|
Edito
A l'occasion de la sortie d'un excellent rapport d'Amnesty International sur
les atteintes aux droits fondamentaux subies par la communauté Rohingya en
Birmanie (The Rohingya Minority: Fundamental Rights Denied), nous publions
cette semaine deux interviews qui apportent un éclairage intéressant sur
cette problématique chère à Info Birmanie.
En effet, vous pourrez lire des textes relatifs à cette minorité musulmane
résidant dans sa grande majorité dans l'Etat d'Arakan dans les numéros 19, 44
et 45 de Net Hebdo, disponibles sur notre site:
www.info-birmanie.org
Vous trouverez le rapport d'Amnesty International à l'adresse suivante:
http://web.amnesty.org/library/Index/ENGASA160052004
Une version française de ce rapport devrait être disponible dans les
prochaines semaines.
Interview de Hla Aung
Réalisée dans les locaux d'Info Birmanie le 17 juin 2004
Hla Aung est un opposant birman réfugié en France
depuis la fin 2003. Membre de la communauté Rohingya, il a participé à un
grand nombre de nos activités récentes, et est intervenu conjointement à Info
Birmanie et Khiasma lors d'une conférence organisée par l'association
"Les Yeux dans le Monde" à La Sorbonne en février, puis lors d'une
présentation à l'école Bioforce à Lyon à la même époque. Enfin, on a pu
l'entendre sur les ondes de Radio France Internationale à la suite d'une
manifestation devant l'ambassade de Birmanie à Paris
le 17 mai dernier. Il a tenu lors de l'entretien reproduit ci-dessous à
s'exprimer au nom du Parti Démocratique National pour les Droits de l’Homme
en exil dont il assume la présidence. Ce parti, qui a remporté 4 sièges en
1990, a des représentants dans 15 pays en Europe, en Asie et aux Etats-Unis.
Où habitiez vous dans l’Etat d’Arakan et que faisiez-vous avant 1988 ?
Je vivais à Buthi Daung, dans l’Etat d’Arakan. Avant1988, j’étais professeur,
je donnais des cours particuliers à des lycéens et des étudiants à
l’université.
Comment avez-vous été amené à vous engager au sein du mouvement
démocratique ?
Je soutenais l’Union des Mouvements Etudiants dans mon village natal. Nous
manifestions pacifiquement et réclamions que les autorités se retirent, et
ils l’ont fait. Nous avons ensuite formé le " Comité pour la Paix
", qui comprenait 25 figures d’élite des communautés arakanaises et
rohingyas, j’en faisais partie. Nous allions de village en village. Nous
organisions des réunions publiques et faisions des discours pour maintenir la
paix et la tranquillité. Il était particulièrement important à cette époque
de prévenir les nettoyages ethniques régulièrement incités par les éléments
du gouvernement de Ne Win. Nous nous attachions à créer une atmosphère
pacifique dans une région qui était à l’époque privée de gouvernement.
Pouvez-vous nous raconter comment le mouvement de 1988 a eu lieu dans
l’Etat d’Arakan et comment vous-même avez vécu cette période ?
Dans l’Etat d’Arakan, il y a eu des manifestations importantes, sur une
longue période. A Sittwe, une manifestation générale comprenant toutes les
communautés , en particulier les musulmans arakanais et rohingyas, a eu lieu
durant plusieurs jours. Il est particulièrement intéressant de noter que les
moines bouddhistes et les imams musulmans ont participé à la manifestation
main dans la main, un signe que nous, les Arakanais et les Musulmans, pouvons
être unis en temps de troubles et d’urgence.
Comment, quand et pourquoi votre parti a-t-il été créé ?
Notre parti, le Parti Démocratique National pour les Droits de l’Homme
(NDPHR) a été créé en 1988. Il a été formé par un groupe de la minorité
musulmane rohingya, englobant toute la communauté à travers le pays. Il a été
ensuite enregistré par la Commission centrale pour les élections législatives
démocratiques et multipartites. Notre objectif était de favoriser
l’établissement d’un système politique démocratique en Birmanie et de
défendre les droits de l’homme en particulier les droits de la minorité
ethnique rohingya.
Pouvez-vous nous parler de votre engagement dans les élections de 1990 et
ce qu’il est advenu de votre parti ?
Nous avions notre quartier général à Rangoon
avec des branches dans 8 communes , principalement en Arakan. Nous avions des
candidats dans 9 circonscriptions aux élections de 1990 et nous avons obtenu
4 sièges, 2 dans la commune de Maung Daw et 2 dans celle de Buthi
Daung. Nous détenions ainsi la sixième position dans le pays en termes de
parlementaires élus. J’ai été un des fondateurs de notre parti et le
Secrétaire général du parti pour la section de l’Etat d’Arakan. J’ai
également agit en tant que candidat suppléant dans la circonscription n°2 de
la commune de Buthi Daung.
En France,
nous connaissons principalement la Ligue Nationale pour la Démocratie (NLD).
Quelles étaient les relations entre votre parti et la NLD à l’époque, quelles
sont-elles aujourd’hui ?
Oui, bien sûr, la NLD est le parti le plus célèbre, tant en Birmanie qu’à
l’étranger. C’est celui qui a bénéficié du soutien le plus large dans la
population, ce qui l’a mené à une victoire électorale écrasante en 1990.
Ajoutons à cela que la présence de Daw Aung San Suu Kyi, la fille de notre
héros national, a largement contribué à la popularité du parti. Il est
évident que nous la soutenons, que nous l’aimons. C’est quelque chose qui est
peu su, parce que notre communauté n’a pas bénéficié des droits d’expression
et de réunion depuis de longues années. Toutefois, nous sommes tous des
partis démocratiques, nous nous comprenons très bien mutuellement. Nous
soutenons la NLD et nous entretenons de bonnes relations avec elle. Nous
approuvons totalement la façon dont la NLD gère la situation, en particulier
sa décision concernant la Convention nationale. Aujourd’hui, notre parti est
devenu membre du Comité Représentant le Parlement du Peuple (CRPP) et nous en
sommes fiers.
Quand avez-vous pris connaissance de l’engagement d’Aung San Suu Kyi dans
le mouvement et comment l’avez vous reçu ?
J’ai été informé de son engagement dès les premiers temps lorsqu’elle est
venue au chevet de sa mère. A maintes reprises, j’ai assisté aux réunions ou
rassemblement organisés devant sa résidence, J’étais également présent
lorsque les comédiens U Pa Lay et U Lu Zaw ont présenté leur pièce comique,
suite à laquelle ils furent arrêtés. Dans les années 1995-1996, lorsqu’elle
faisait des discours devant sa résidence le week-end, j’y assistait
régulièrement et l’écoutais avec beaucoup d’enthousiasme. Oui, c’est vraiment
un leader politique unique, talentueux et très éloquent. Un leader
non-violent. Elle est un Gandhi vivant. Elle est un Mandela, sans aucun
doute. Elle possède toutes les vertus et les qualités qu’un authentique
leader politique doit avoir. Elle aime sa nation et son peuple, sans
considération de race, de couleur ou d’origine. Notre nation a vraiment
besoin d’elle et de son leadership en ces temps incertains. J’ai énormément
de respect pour elle, personnellement.
Que pensez-vous qu’elle représente au sein de la communauté rohingya ?
En réalité, elle est bien plus un leader national qu’un simple Secrétaire
Général de la NLD. Elle représente chacun et tous les individus de notre
pays, à mon avis. Je crois qu’elle n’a pas une attitude différente ou
négative envers la minorité rohingyas, en aucune façon. De la même manière,
nous la minorité rohingya, attendons avec espoir le jour où notre pays
connaîtra une démocratie prospère sous son leadership.
Actuellement, il est très difficile pour les Rohingyas d’être reconnus,
même par les démocrates birmans. Qu’en pensez-vous ?
Je ne partage pas votre position sur ce point. Après tout, les démocrates
birmans croient avec ferveur en la démocratie, qui consiste à considérer tous
les êtres humains comme égaux quelle que soit leur confession et à garantir
les droits fondamentaux de chacun. Les Rohingyas ont été reconnus comme
groupe ethnique de Birmanie par le gouvernement démocratique suite à
l’indépendance. Si vous écoutez le discours radio du Premier Ministre U Nu du
25 septembre 1954 et le discours public du Général Aung Gyi, Vice Chef de
l’Etat Major, lorsque le groupe de Rebelles pour la Résistance rohingyas a
déposé les armes à Maung Daw, sans l’Etat d’Arakan le 4 juillet 1961, vous
comprenez comment les Rohingyas étaient considérés par l’Etat. De plus, nous
les Rohingyas avons exercé le droit de vote et de représentation pas
seulement avant et après l’indépendance mais également durant la période des
gouvernements militaires successifs, dont celui de 1990. Il n’y a aucune
raison pour que le prochain gouvernement démocratique suspende ces droits
légitimes de la minorité rohingya. Je sais toutefois que quelques éléments de
la dictature militaire et des individus de certains partis ethniques, en
particulier Arakanais, ont un point de vue négatif sur les Rohingyas, en
raison de la différence de confession religieuse. Mais ces derniers ne
représentent pas l’ensemble du mouvement démocratique, la majorité des
démocrates birmans ne partagent pas ce point de vue. Plus précisément, je
pense que le fait de nous avoir accepté dans le CRPP est un comportement
clair.
Quelle pourrait être la place des Rohingyas dans la future démocratie
birmane, pensez-vous qu’ils seront facilement acceptés ?
Oui, je suis définitivement optimiste à ce sujet. Il est évident qu’aucun
droit individuel ne saurait être ignoré dans un pays réellement démocratique.
Comment un système démocratique pourrait-il négliger un groupe ethnique riche
de plusieurs centaines d’années d’une histoire commune et dont les droits
politiques ont été respectés même sous le régime militaire ? Jusqu’à
aujourd’hui, aucune loi n’est venue nier la légitimité de la minorité
ethnique rohingyas. Ainsi, la persécution et la mise à l’écart des Rohingyas
opérée par le gouvernement militaire est une " politique d’exclusion "
qui ne repose sur aucune loi. Je ne crois pas que le futur gouvernement
démocratique suivra la même voie. Ainsi, ils n’auront pas à nous "
accepter " puisque nous avons déjà été reconnus depuis de nombreuses
années par les gouvernements successifs, ce qu’ils auront à faire ce sera de
rejeter la politique d’exclusion des dictateurs militaires.
Aucun groupe rohingyas n’a été invité à la Convention Nationale. Que
pensez-vous de cela et plus généralement de la Convention Nationale ?
Oui, jusqu’à maintenant, aucun membre élu rohingya ou leader de la communauté
rohingya n’a été invité à la Convention Nationale. Cela ne m’a pas surpris.
Parce que, vous savez, cela prend place dans la politique d’exclusion de la
junte. Ils sont conscients qu’aucun moyen légal ne saurait entraver la
légitimité de la minorité ethnique Rohingyas si la question ethnique était
posée lors de la Convention, ce qui mènerait automatiquement à la
reconnaissance des Rohingyas dans la future constitution. En réalité ce n’est
pas une Convention Nationale, c’est plutôt un procédé destiné à justifier
l’autorité de la junte. Si la junte visait sincèrement une réconciliation
nationale grâce à la Convention, ce devrait être d’une façon libre et juste,
en acceptant une couverture médiatique libre, avec la participation du parti
vainqueur, la NLD, des membres élus et des représentants des groupes
ethniques, sans imposer aucune condition préalable. C’est une convention
feinte, absolument passible d’une condamnation internationale. Nous pouvons à
juste titre être sceptiques envers la crédibilité et la transparence de la
feuille de route en sept points du Premier Ministre Khin Nyunt. La communauté
internationale devrait donc prendre plus d’engagements visant à exercer
une pression sur la junte pour qu’elle reconduise la Convention Nationale de
façon libre et juste et qu’elle libère Aung San Suu Kyi, U Tin Oo, Min Ko
Naing et les autres prisonniers politiques immédiatement et sans condition.
Les Rohingyas ont-il jouit du droit de vote et de représentation dans le
passé ?
Oui, bien sûr. Les Rohingyas ont joui de ces droits pour toutes les élections
passées depuis 1936, avant l’indépendance jusqu’en 1990 à l’époque du
gouvernement militaire. Personne ne peut le nier. Nous avions des députés et
des ministres également, notamment au cabinet du Premier Ministre U Nu. Nous
avions également des députés (Phothu Luddaw Kosalay, en Birman), depuis
l’époque de l’ex-général Ne Win juqu’à aujourd’hui.
Etes-vous confiant pour l’avenir de la Birmanie ?
Oui, je suis assez confiant, étant donné que tous les citoyens et tous les
groupes à l’intérieur du pays et à l’extérieur travaillent dur, sans faire
aucune distinction de couleur, de sexe, d’origine ou de foi, dans un objectif
commun : la démocratie. La pression internationale peut également jouer un
rôle primordial. Vous savez, le déni de la loi et la dictature ne peuvent pas
avoir l’avantage éternellement.
Et pour le futur des Rohingyas ?
Vous savez, la future démocratie en Birmanie est inséparable de la future
reconnaissance des droits des Rohingyas. Il est relativement clair que, tant
que la junte restera au pouvoir, il n’y aura d’espoir ni pour les Rohingyas,
ni pour aucun autre groupe ethnique. Après tout, une Birmanie démocratique et
pacifique nécessite une coexistence harmonieuse entre les divers groupes
ethniques du pays. Mais je suis intimement persuadé que dans une société
démocratique qui garantit les droits légitimes de chacun et de tous les
individus, aucun groupe ethnique ne saurait être exclu. Par ailleurs, il
n’existe aucune loi officielle qui nie la légitimité de l’ethnicité des
Rohingyas. Et la controverse au sujet de la question des Rohingyas
n’est qu’un odieux mécanisme obéissant à la règle du " diviser pour
mieux régner " appliquée par les gouvernements militaires successifs et
leurs partisans. Je n’écarte pas le fait qu’il y ait des arguments contre la
question des Rohingyas, venant en particulier de certains de nos
voisins, les Arakanais, mais dans le même temps nous entretenons une réelle
compréhension mutuelle. Nous avons le même point de vue concernant le
bien-être des futures générations en Arakan. Il reste encore beaucoup à
faire. Nous leur avons déjà tendu la main, pour collaborer de sorte à
cohabiter en harmonie et pour mener une lutte pour un futur démocratique et
pacifique en Arakan.
Il existe très peu de rapports en français concernant l’Etat d’Arakan et
les réfugiés rohingyas au Bengladesh. La FIDH et maintenant Amnesty
International ont toutefois publié des rapports spécifiques. Que pensez-vous
de ces deux rapports ?
Ces rapports publiés en 2000 et 2004 sont des travaux absolument magnifiques.
J’ai sincèrement conscience des efforts et des risques encourus dans la
rédaction de tels rapports, étant donné que l’Etat d’Arakan est une région
reculée et totalement coupée de l’extérieur depuis de longues années par le
gouvernement militaire. Ces deux rapports révèlent vivement la situation de
vulnérabilité que la communauté rohingya vit au quotidien. Je souhaiterais
encourager les autres ONG à s’engager encore pour sensibiliser la
communauté internationale à la question des Rohingyas. Je souhaiterais
exprimer mes remerciements sincères à a FIDH et à Amnesty International au
nom de mon parti pour leur admirable travail.
Je suppose que vous espérez que de nouveaux travaux seront faits afin
d’aider votre communauté…
Oui, beaucoup, encore plus que beaucoup. En fait, le niveau de vie des
Rohingyas est largement en dessous su seuil de pauvreté. Leur principal
objectif aujourd’hui est orienté vers la simple survie. La vie est en danger.
L’existence est mise en question par la politique de la junte et ses
partisans. A mon avis, seul un système politique démocratique serait un
remède pour le peuple rohingya et les autres groupes ethniques de Birmanie.
Une fois que le système aura changé, nous aurons alors une chance de
construire notre propre société, de développer une compréhension mutuelle et
une collaboration entre les divers groupes ethniques. Nous espérons également
une participation internationale en termes d’aide humanitaire et
technologique pour maintenir un développement satisfaisant pour tous les
groupes ethniques de Birmanie.
Cette interview sera diffusée sur la Net Hebdo. Que souhaiteriez-vous dire
à nos lecteurs ?
Je souhaiterais juste rappeler à nos lecteurs un appel de notre grand leader
Aung San Suu Kyi :
" Usez de vos libertés pour promouvoir les nôtres. "
Merci à Info Birmanie, à la Net Hebdo et à tous.
Interview de Chris Lewa
Réalisée dans les locaux d'Info Birmanie le 9 juin 2004
Chris Lewa, qui travaille pour l'ONG Thaïlandaise Forum Asia, est à l'heure
actuelle l'une des principales spécialistes mondiales de l'Etat d'Arakan et
de la minorité Rohingya. Belge francophone, elle est un partenaire privilégié
pour Info Birmanie. Nous avons plusieurs fois publié ses travaux, notamment
dans Net Hebdo numéro 19. C'est également à elle que l'on doit l'interview
d'une femme Rohingya dans le livre "Birmanie, la peur est une habitude,
que Khiasma a réalisé en partenariat avec Info Birmanie.
Tout d’abord, depuis combien de temps travaillez-vous sur la Birmanie en
général et sur la question des Rohingyas et de l’Arakan en particulier?
Cela fait plus de 10 ans. Je me suis d’abord penchée sur la situation
des Karens, ensuite des Chins, et depuis 2000, je me suis surtout intéressée
à la situation dans l’Etat d’Arakan le long de la frontière
Bangladesh-Birmanie et plus particulièrement à la question des Rohingyas.
Durant cette période, avez-vous le sentiment que la situation des
Rohingyas en Birmanie ait évolué, et dans quel sens?
Depuis 2000, la situation des Rohingyas n’a pas changé du tout. Ils
restent exclus et apatrides. Les tentatives de négociations sur leur
citoyenneté entreprises par le HCR en Birmanie n’ont produit aucun résultat
et les autorités de Rangoon continuent à les considérer comme des immigrants
illégaux venus du Bangladesh.
En fait, la situation depuis 2000 a même évolué négativement. En effet,
la liberté de circulation des Rohingyas est de plus en plus entravée, les
taxes qui leur sont imposées ont augmenté considérablement et le monopole du
commerce s’applique progressivement à toutes les secteurs d’activités
commerciales. Les Rohingyas doivent solliciter une autorisation
officielle pour tout déplacement hors de leur village. Jusqu’en
2001, ils pouvaient, moyennant paiement, obtenir la permission de se rendre à
Sittwe, la capitale de l’Etat d’Arakan. Mais, depuis les émeutes entre
Bouddhistes et Musulmans qui s’y sont deroulées en février 2001,
l’autorisation pour aller à Sittwe leur est maintenant systématiquement
refusée. Ils se retrouvent complètement confinés dans le nord de
l’Arakan. D’année en année, les taxes arbitraires ne font que croître
et étranglent de plus en plus la population. Particulièrement
notoires sont les taxes exigées pour obtenir la permission de se marier dont
le montant a sensiblement augmenté en 2003. Les jeunes couples doivent
payer l’équivalent de 60 à 120 dollars et attendre parfois plusieurs années
pour pouvoir se marier. Cette pratique est discriminatoire car elle
n’est appliquée que dans le nord de l’Arakan et uniquement sur la population
rohingya, ce qui laisse à penser que les autorités birmanes tiennent à
contrôler et limiter l’accroissement de cette communauté.
Le rapport qu’Amnesty International vient de publier dénonce la répression
dont les Rohingyas sont victimes. Les contraintes qui leur
sont imposées sont responsables de la crise humanitaire actuelle au nord de
l’Arakan et visent à maintenir délibérément le sous-développement, et ainsi à
encourager les départs vers le Bangladesh.
L’oppression économique y joue également une rôle important. Cette
problématique n’est pas abordée dans le rapport d’Amnesty. Un système
de licence, accordé à un réseau d’agents sélectionnés par les autorités,
couvre tous les secteurs d’activités et d’échanges commerciaux. Les
paysans et les pêcheurs doivent, soit vendre leurs produits à très bas prix,
soit payer une taxe exorbitante à ces intermédiaires qui détiennent un
monopole sur le commerce.
Le travail forcé est loin d’être éliminé. Depuis mars 2004, des
villageois du Sud de Maungdaw et de Rathedaung sont obligés de travailler
sans rémunération afin d’ouvrir une voie à travers les montagnes pour la
construction d’une nouvelle route. Au nord de Buthidaung, l’armée
n’avait plus réquisitionné de travailleurs forcés en 2003. Mais cette
amélioration ne fut que de courte durée puisqu’à la suite d’un changement de
troupes en mai dernier, le travail forcé a repris de plus belle.
En 1991-92, 250.000 réfugiés Rohingyas ont fui au Bangladesh. Un
grand nombre furent rapatriés en 1994-95. Quelle est la situation des
20,000 qui restent encore aujourd’hui dans les deux camps au Bangladesh?
L’année dernière, en 2003, le HCR et le gouvernment du Bangladesh ont obtenu
des autorités birmanes la levée des restrictions pour le retour des
réfugiés. Résultat: à partir de mai 2003, les autorités bangladaises
ont exhorté de fortes pressions et abus sur les réfugiés afin de les
persuader et même de les forcer à rapatrier. Le HCR n’a pas réagi
immédiatement contre cette nouvelle vague de rapatriement involontaire.
Suite aux dénonciations de Forum-Asia, Refugees International et d’autres
organisations, un haut fonctionnaire du HCR s’est finalement déplacé au
Bangladesh et a recruté du personnel de protection supplémentaire. Les
abus et pressions ont diminué d’une manière significative, comme l’indique le
nombre de rapatriés qui a chuté à partir du mois d’août. Par
contre, les restrictions et harcèlements à l’encontre des réfugiés sont
toujours monnaie courante dans les camps. Le 7 juin dernier, en pleine
nuit, la police bangladaise a tenté d’arrêter un réfugié dans le camp de
Kutupalong. Son épouse et son jeune fils ont été battus, sa hutte
détruite, ce qui a entrainé une grève de la faim générale dans le camp.
A ce jour, les réfugiés refusent toujours leur ration alimentaire. Le
HCR aurait demandé le replacement du chef de camp mais on craint une action
violente de la police bangladaise.
On le voit, le HCR est un acteur majeur impliqué dans cette crise.
Que pensez-vous de sa politique?
Le HCR a certainement géré le rapatriement des réfugiés d’une manière peu
efficace et criticable. Mais ce qui est surtout inquiétant est leur
politique de désengagement dans le contexte des Rohingyas, et cela, aussi
bien du côté bangladais que du côté birman. Au Bangladesh, le HCR
a proposé aux autorités un “plan d’auto-suffisance en attendant le retour en
Birmanie” dont l’objectif est de transférer au gouvernment bangladais la
responsabilité de l’assistance aux réfugiés. Le Bangladesh résiste
pourtant cette initiative. Au nord de l’Arakan, le HCR est en train de
transférer leur programme d’assistance à des ONG internationales. Mais
vu que le HCR est la seule agence intergouvernementale avec un mandat de
protection, sa présence sur le terrain est donc essentielle pour
dispenser un minimum de protection à cette population ainsi qu’aux acteurs
humanitaires. Le HCR semble néanmoins être décidé à abandonner les Rohingyas.
D’ailleurs, les 20,000 réfugiés qui sont toujours dans les camps au
Bangladesh ne sont pas les seuls Rohingya presents au Bangladesh?
Pas du tout. Les 20,000 réfugiés dans les camps ne constituent que
l’aspect visible d’un exode vers le Bangladesh qui n’a pas jamais
cessé. Il est estimé qu’entre 100,000 et 200,000 Rohingyas survivent
également hors des camps officiels dans une situation irrégulière, sans
aucune protection ni assistance humanitaire. Depuis 1994, quand
le rapatriement de masse a commencé, les camps de réfugiés au Bangladesh
n’ont plus accepté de nouveaux réfugiés bien qu’ils continuent à fuir la
Birmanie pour les même raisons que ceux installés dans les camps.
L’exode est rendu invisible car les nouveaux arrivants ne sont pas reconnus
comme réfugiés et le gouvernement du Bangladesh les considère comme migrants
économiques.
Les Rohingyas vivant dans la clandestinité hors des camps sont extrêmement
vulnérables. Ils sont constamment harcelés et risquent l’arrestation ou
la déportation à tout moment. En novembre 2002, une campagne
d’expulsion avait été lancée à Teknaf et près de 5,000 Rohingyas se sont
regroupés et ont établi un camp non officiel dans des conditions très
précaires.
Comment la population locale du Bangladesh réagit-elle à la présence de
tous ces réfugiés?
Au début de la crise de 1991-92, la population bangladaise avait témoigné
d’une certaine compassion pour ces réfugiés mais depuis lors, l’attitude a
complètement changé. Les réfugiés sont souvent perçus comme des
criminels, accusés de détruire l’environnement, d’être manipulés par les
partis politiques locaux, de s’engager dans des activités illicites et, vu
qu’ils constituent une main d’œuvre bon marché et exploitée, responsables de
la baisse des salaires locaux.
Est-il facile pour vous de travailler au Bangladesh?
Non, pas du tout. La question des Rohingyas est très sensible et le
gouvernement du Bangladesh décourage tout contact avec cette
population. Les observateurs indépendants ne sont pas admis dans les
camps de réfugiés et l’accès de l’autre coté de la frontière est également
interdit. Des réfugiés ont été arrêtés pour avoir témoigné auprès
de visiteurs étrangers. Je m’en remets donc à mes contacts locaux
qui documentent la situation dans la plus grande discrétion.
La relation entre bouddhistes et musulmans en Birmanie est-elle à
l’origine de cette crise?
On ne peut nier l’hostilité des Rakhines bouddhistes envers les Rohingyas
musulmans, mais il s’agit surtout d’un problème de construction de
nation. Depuis l’indépendance de la Birmanie en 1948, les Rohingyas se
sont trouvés progressivement exclus sur base de leur appartenance
ethnique. Cette politique d’exclusion et de discrimination s’est
fortement accentuée sous les différents régimes militaires qui ont pris le
pouvoir depuis 1962. La junte cherche à assimiler, et non à intégrer,
les différentes ethnies dans une nation principalement bouddhiste et
birmane. Dans l’Arakan, la junte a mis en œuvre des stratégies
d'exclusion contre la population musulmane, tout en tentant d'assimiler les
bouddhistes. Cette tactique de ‘diviser pour régner’ est très
efficace. En bafouant les droits humains des Rohingyas, en les privant
de la citoyenneté et en les étiquetant d’immigrés illégaux venus du
Bangladesh, les militaires les présentent ainsi comme "l'ennemi de
l’extérieur", et se positionnent comme protecteurs de la communauté
bouddhiste, ce qui aggrave encore les tensions intercommunautaires.
|