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L’EXPLOITATION
DU TEK EN BIRMANIE: UN CONFLIT D’INTERÊTS UN
RAPPORT DE GLOBAL WITNESS traduit et adapté par Fanny
Guiller pour Info Birmanie
Le texte qui suit est
l'adaptation en français d'un rapport de l'ONG anglaise
Global Witness daté d'octobre 2003. Ce rapport a été
traduit et adapté à la demande de Global Witness,
dans le but de toucher un public francophone. Le rapport original
est consultable sur le site http://www.globalwitness.org
sous le titre: "A Conflict Of Interest: The uncertain
future of Burma's forests".
Introduction
Le contrôle des
ressources naturelles en Birmanie est la clé du pouvoir. Le
rapport de Global Witness examine dans quelle mesure la junte
militaire a instrumentalisé l’exploitation du tek
afin de se maintenir au pouvoir et de perpétuer son combat
contre les opposants au régime. La signature d’accords
de cessez-le-feu avec des groupes d’insurgés en
échange de quelques concessions, les arrangements
commerciaux conclus avec la Chine et la Thaïlande, sont
autant de moyens pour la junte de s’octroyer un soutient
politique et financier. Sans ce soutient, elle n’aurait pu
faire perdurer la guerre civile et l’oppression des
populations, qui sont les raisons évidentes de son
existence, face aux diverses pressions de la communauté
internationale. En effet les réserves
mondiales de tek se situent dans le sud est asiatique : Birmanie,
Thaïlande, Laos, Indonésie et le sud de l’Inde.
Néanmoins, 60% de ces réserves sont en Birmanie qui
est le plus grand exportateur, produisant 75% du tek sur le marché
international. L’essentiel des forêts de tek est situé
en État Kachin (zone frontalière avec la Chine), en
État Karen (zone frontalière avec la Thaïlande),
et dans la division de Pegu, non loin de Rangoun.
Le tek est très recherché pour ses qualités
esthétiques, sa solidité et la facilité avec
laquelle il peut être travaillé ; à cet égard
il est l’une des espèces de bois les plus chères.
De toute évidence, c’est précisément la
qualité du tek birman ainsi que le monopole
d’approvisionnement dont bénéficie la junte
qui a permis à cette industrie d’être
particulièrement résistante aux boycotts et
interdictions ; par ailleurs, les compagnies importatrices de tek
sont souvent restées silencieuses quant au pays d’origine
de leurs marchandises. Historiquement,
l’exploitation du tek a joué un rôle de
catalyseur dans les conflits qui ont déchiré le
pays. Tout d’abord, la volonté de contrôler les
ressources naturelles birmanes, et en particulier les riches
forêts de tek, fut un facteur décisif dans l’annexion
du pays à l’empire britannique entre 1824 et1885 ; le
tek apparaissait alors comme une ressource cruciale, permettant de
maintenir la flotte navale et le réseau de chemin de fer à
travers l’empire. Les Britanniques ont alors mis en place un
double système d’administration : la Birmanie
gouvernementale, au centre, qui devint, dans les années
1920 le plus grand exportateur mondial de riz, doté d’une
économie très forte ; et les zones frontalières,
en périphérie, majoritairement peuplées de
minorités ethniques, et exploitées pour leurs
ressources naturelles en échange de peu d’investissements.
Dès lors, les divergences entre les différentes
ethnies ont été amplifiées dans le but de
diviser le pays pour mieux le contrôler, semant ainsi le
ressentiment des minorités ethniques, duquel émergera
le conflit dès l’indépendance en 1948.
En 1962, le coup d’état du général Ne
Win, instaurant la dictature militaire, place le pays sous la
direction du Burma Socialist Programme Party (BSPP). Ce dernier
est convaincu que les problèmes birmans sont uniquement
imputables aux étrangers et que le pays peut se redresser
seul grâce à ses riches ressources naturelles ; il
entraîne alors le pays dans une longue période
d’isolation et nationalise les secteurs clés de
l’économie. Pendant vingt ans, le Communist Party of
Burma (CPB) soutenu par la Chine depuis 1968, suivi par le
National Democratic Front (NDF) dans les années 1980, ont
combattu pour la création d’une Union Fédérale
de Birmanie, s’appuyant sur le marché noir et
l’exploitation des ressources. En 1989,
suite à l’effondrement du CPB, le SLORC (State Law
and Order Restoration Council) a négocié des accords
de cessez le feu avec plusieurs groupes d’insurgés
permettant ainsi à l’armée de se déployer
plus facilement et accentuant la pression sur les autres groupes
non-signataires. Ces accords ont octroyé, aux groupes
qui les ont signés, des concessions d’exploitation en
échange d’une certaine coopération avec la
junte ; de ces accords résultèrent de nombreuses
tensions entre les groupes d’insurgés, détournant
leur attention de leurs ambitions politiques premières.
C’est à cet égard que le tek birman est
qualifié, par les observateurs internationaux, de ressource
de conflit ; c’est-à-dire, une ressource naturelle
dont le commerce nourrit de violents conflits armés et
menace la stabilité nationale ou régionale. En
effet, depuis près de deux siècles, l’exploitation
des ressources naturelles birmanes fait office de cause et de
moyen d’oppression des populations (minoritaires ou non),
qui, loin de bénéficier des profits engrangés,
sont victimes du travail forcé et des conséquences
environnementales de cette industrie sauvage, afin de prodiguer à
la junte les moyens logistiques pour continuer à les
oppresser. Par ailleurs, en dehors de toute
considération politique, les différents acteurs du
conflit, en opérant une exploitation non régulée
des forêts de tek, détruisent de manière
irréversible un écosystème incomparable et
minimisent les chances pour la Birmanie de parvenir, après
d’éventuels accords de paix, à un
développement durable et donc bénéfique pour
les populations. Toutefois, il est fondamental de
comprendre que sans la collaboration commerciale (licite ou non)
et militaire de la Chine et de la Thaïlande, qui ont
elle-même interdit ou régulé l’exploitation
de leurs réserves nationales, cette exploitation serait
beaucoup moins fructueuse pour le régime.
I.
L’organisation de l’exploitation
A.
L’administration des forêts birmanes
Le concept d’un système de gestion des forêts
birmanes fut introduit par l’administration britannique en
1856 dans la région du Pegu Yomas : à l’époque,
le Brandis Selection System, renommé successivement le
Burma Selection System (BBS) puis le Myanmar Selection
System(MMS). Le BBS fut créé pour maintenir la
garantie d’un bois de bonne qualité et améliorer
la régénération naturelle des arbres de
grande valeur. Les forêts furent alors divisées en
unités de gestion, elles-mêmes divisées en
concessions. Le ministère des forêts (MoF) est
responsable en premier lieu de la gestion et de la politique des
forêts en Birmanie et fait autorité sur la
conservation et l’exploitation de ces forêts ; les
fonctions ministérielles sont généralement
remplies par des militaires en retraite. Cinq départements
sont contrôlés par le MoF : Forest Department,
Myanmar Timber Entreprise (MTE), Dry Zone Greening Department
(DZGD), Planning and Statistics Department, et l’Institute
of Forestry. Le DZGD s’occupe de la reforestation des
forêts dégradées et de la restauration de
l’environnement dans la zone sèche du centre de la
Birmanie. Le Planning and Statistics Department (département
des projets et statistiques) doit coordonner les tâches du
DZGD et du Département des Forêts. L’institut
des Forêts, quant à lui, est responsable de
l’éducation et de la formation.
1. Le
département des Forêts :
Il est
responsable de la protection et de la conservation de la vie
sauvage et de la gestion raisonnable des ressources forestières
dans tout le pays. Il est également responsable,
conjointement avec le Département des projets et des
statistiques, de l’organisation et la gestion des forêts
; cela inclus le calcul de l’AAC (Annual allowable Cuts : la
quantité de coupe autorisée par année) ainsi
que la sélection des arbres devant être coupés
en priorité. Par ailleurs, ce département gère
la réhabilitation des forêts, met en place des
plantations destinées à la production et veille au
respect des zones protégées. Les agents des
forêts sont responsables de l’exécution des
lois sur les forêts, et de la régulation incluant la
supervision des récoltes de bois, la protection des forêts
de l’usurpation et du braconnage et la vérification
de la légalité de la marchandise aux passages des
frontières. Le département, est supposé
étudier les forêts et recueillir des données
sur tous les arbres d’un certain diamètre, et
maintenir la santé des forêts, par exemple, en
coupant les arbres qui empêchent le développement
d’espèces plus recherchées. Les agents doivent
estimer le type, la densité et la qualité des
forêts, incluant la vie sauvage et la biodiversité,
et envoyer leur rapport au Conservateur. En général,
les équipes du Département des Forêts sont
techniquement compétentes et travaillent très dur,
bien qu’elles soient très peu payées.
2.
Myanmar Timber Entreprise :
Théoriquement,
le MTE détient le monopole sur la récolte, le
traitement et le commerce du tek ; sa tâche est de couper
les arbres sélectionnés par le Département
des Forêts. Néanmoins, le MTE délègue
une partie de son travail à des compagnies d’exploitation
privées ; ces contrats très lucratifs sont le plus
souvent conclu avec des compagnies ayant des liens étroits
avec la junte comme les " national entrepreneurs " qui
lui apportent un soutient économique non négligeable.
3.
AAC: Annual Allowable Cuts:
La bonne gestion
des forêts par le BBS est garantie par la mise en place de
l’AAC, qui n’est autre qu’un quota autorisant
l’exploitation annuelle d’une quantité de bois
précisément définie. Ces quotas sont censés
permettre une exploitation raisonnable, soucieuse de
l’environnement. Les quantités fixées sont
basées sur les inventaires réalisés par le
Département des Forêts mais toujours supérieures
au nombre d’arbres sélectionnés pour la coupe,
car elles prennent en compte les pertes dues à l’extraction
qui sont de l’ordre de 25 à 30%. Ces quotas, restés
longtemps inchangés ont été révisés
en 1996 puis en 2001.
B. L’économie du tek
1.
La situation économique birmane
Pour la junte au
pouvoir, la fonction première d’une économie
compétitive est de renforcer sa puissance militaire et sa
légitimité politique, et non pas d’améliorer
le bien être de la population. Si la Birmanie fut un temps
le plus grand exportateur mondial d’huile et de riz, son
économie s’est considérablement affaiblie ces
dernières années. Elle est désormais
caractérisée par un déficit budgétaire
constant de 5 à 6%, un taux d’inflation avoisinant
les 28%, et un cours monétaire surévalué ; la
dette totale du pays s’élève aujourd’hui
à 5,9 milliards $. Si l’économie birmane ne
s’est pas encore effondrée, cela tient uniquement au
fait que la population vit de la terre à travers une
économie parallèle principalement illégale,
comme celle de la production de drogue. La Birmanie détient
le plus faible taux d’industrialisation de tout le sud-est
asiatique (moins de 10% du PIB) . L’économie birmane
est donc une économie agraire : deux tiers de la population
vit de l’agriculture (incluant l’exploitation
forestière et la pêche) qui représente 60% du
PIB. L’exploitation forestière est une des
principales sources de revenu légales pour le SPDC (State
Peace and Development Council) et représente, pour l’année
2001, 11% des revenus issus de l’exportation (42% en
1989-1990).
2. Le troc
Faute de crédits
suffisants, les importations d’armes et autres biens
manufacturés sont souvent réalisées grâce
au troc ; par exemple, en 2000, une délégation s’est
rendu à Moscou pour discuter l’acquisition d’un
réacteur nucléaire qui pourrait être troquée
contre du tek, du riz ou de l’huile. Par ailleurs, le troc a
également rendu possible l’acquisition récente
par la junte de 10 Mig-29 provenant de Russie, ainsi que la
conclusion d’un accord avec l’Irak pour du pétrole
(2002).
3. L’exportation illégale
Le
Myanmar Central Statistic Organisation (MCSO) enregistre la
plupart des données relatives à l’économie
forestière officielle ; les échanges officieux ne
sont évidemment pas pris en compte dans les statistiques.
Pour ce faire une idée de l’importance des
exportations officieuses, il faut se référer aux
données d’importation des pays concernés. Par
exemple, pour l’année 1999-2000, les données
du MCSO révèlent une exportation de bois de
806,000m2 alors que les données d’importation
établies par les pays limitrophes avoisinent 1,720,000m2,
soit presque le double. La différence, qui représente
la quantité d’exportation illégale, est plus
importante que l’exportation légale, et peut être
estimé à 200 millions $. Il est donc évident
qu’une part substantielle des échanges n’est
pas enregistrée par les autorités birmanes. De plus,
une proportion importante de ces échanges n’est pas
non plus enregistrée par les pays importateurs comme la
Chine. Par ailleurs, quelques compagnies sont conscientes de la
mauvaise publicité que leur apporterait un lien officiel
avec la Birmanie et modifient, sur le papier, le pays d’origine
du bois qu’elles importent. Selon Global Witness, la
moitié du bois qui quitte le pays par bateau est illégale,
malgré les contrôles effectués par les douanes
et le département des forêts ; le bois coupé
illégalement et accompagné d’un permis
d’exporter est plus cher, mais moitié moins que celui
exporté par le MTE. La plupart des compagnies opèrent
à la fois de manière légale et illégale. Des
mesures énergiques ont été initiées
par le SPDC en mai 2000 afin de contrôler tous les
containers destinés à l’exportation ; cet
ordre aurait été donné par le général
Khin Nyunt comme une illustration de sa puissance à
l’intention du monde asiatique : plusieurs containers furent
saisis temporairement, puis exportés librement suite au
paiement de quelque pot-de vin.
En plus des exportations
non enregistrées, de grandes quantités de bois
circulent sur le marché noir national au vu et au su de
tous. Le commerce interne illégal représente au
moins la moitié du commerce légal.
Malgré
l’existence d’un système d’administration
des forêts presque omniprésent, il est difficile
d’estimer précisément les revenus dégagés
par le SPDC grâce à l’exploitation du tek. Si
ce dernier se targue de lutter contre le trafic illégal, la
réalité est qu’il en retire un profit non
négligeable à travers les taxes imposées aux
postes frontaliers et la collaboration officieuse avec les
compagnies exploitant dans l’illégalité.
II.
Le contrôle de l’exploitation du tek : vecteur du
conflit
A. Le contrôle effectif au niveau national :
moyen de pression de la junte sur les groupes d’insurgés
1.
La réalité du contrôle du SPDC
a.
L’application de la loi par le SPDC
L’exploitation
réelle dans les zones contrôlées par le SPDC
diffère substantiellement de l’exploitation
raisonnable dont il fait état ; il faut comprendre que
l’exploitation légale peut être destructrice,
alors que l’exploitation illégale pratiquée
par les populations locales peut être raisonnable et
respectueuse de l’écosystème. La peine
encourue pour exploitation illégale de tek est de sept ans
d’emprisonnement en plus d’une amende de 80$ :
actuellement, trois villageois purgent une peine de cinq ans pour
avoir coupé du bois pour construire leur maison. Au même
moment, de grandes compagnies se rendent coupables du même
crime à l’échelle industrielle en accord avec
la junte, à qui elles reversent une partie de leurs
bénéfices. De plus, en État Kachin, ainsi
que dans les divisions de Pegu et du Tenasserim les agents du
Département des forêts, aidés par la police ou
l’armée ont monté des barrières
douanières, afin de collecter des taxes sur les convois de
tek, même s’ils sont apparemment illégaux.
b.
Le déclin du Burma Selection System
Les forêts
birmanes ont été gérées au regard
d’intérêts à court terme, reflétant
les besoins politiques et économiques immédiats du
régime et ignorant ainsi les données fournies par le
BBS. Un facteur important de ce déclin est la faiblesse des
moyens politiques et financiers accordés au Département
des Forêts comparé à ceux accordés au
MTE. En effet, le Département des forêts manque de
fonds et de personnel et souffre d’un manque de
connaissances scientifiques dû à des décennies
d’isolation ; de plus, il est souvent victime de pressions
du MTE et du régime en général qui souhaitent
augmenter les exportations.
Allowable annual cuts (AAC) Jusqu’en 1996, les quotas
annuels d’exploitation étaient restés
inchangés depuis trente ans ; ils étaient fondés
sur des études locales réalisées dans les
années 1960, généralisées à
l’ensemble du pays et sensées garantir une
exploitation raisonnable. Toutefois, comme l’ensemble des
réserves du pays n’était pas accessible à
cause de la guerre civile, les quotas nationaux furent entièrement
récoltés dans les seules forêts sous contrôle
du SPDC, conduisant ainsi à une surexploitation
locale. Selon Global Witness, la surexploitation à été
institutionnalisée par le MTE dans certaines régions
; un employé explique que l’exploitation effective
dépasse les objectifs de 20%, sur ordre du MTE. De plus,
le code des récoltes qui fixe le diamètre minimum
pour qu’un arbre puisse être coupé est souvent
négligé. En réalité, l’AAC
n’est qu’un repère. Le SPDC fixe lui-même
les quotas dans les districts d’exploitation en fonction des
revenus qu’il compte retirer de l’exportation du
tek.
c. L’exploitation contrôlée par le
SPDC dans le centre de la Birmanie
L’industrie du tek
est caractérisée par la corruption, le clientélisme,
l’illégalité, et les pratiques destructrices à
travers l’ensemble de la hiérarchie. Le SPDC mais
aussi l’armée sont impliqués dans le trafique
de tek, tandis que certains entrepreneurs nationaux, en bon terme
avec le régime, s’enrichissent durablement. Les
sommes payées aux sous-traitants sont trop faibles pour
assumer leurs coûts de production et les contraignent au
trafic illégal pour dégager le moindre bénéfice
; ils coupent donc plus de tek, gardent la meilleure
production pour leurs échanges et livrent le tek de basse
qualité au MTE. Quelques forêts bien gérées
de la division de Pegu sont souvent citées en exemple par
le SPDC. Toutefois, la surexploitation illégale est monnaie
courante dans cette région qui s’est terriblement
dégradé ces dernières années. Ces
pratiques sont l’œuvre de villageois qui n’ont
pas d’autres alternatives ou de groupes bien organisés
qui travaillent avec l’armée. L’implication des
militaires y est quasi systématique puisque ce sont leurs
camions qui transportent la marchandise illégale issue de
cette division, en échange d’une somme assez
conséquente. D’autres agences d’État
facilitent ce trafic, comme le Département des Forêts
et la police qui prélèvent des taxes sur les
convois. Par ailleurs, la Thone Pwint Saing Co. Ltd, une compagnie
en bon terme avec le régime et le gouvernement chinois,
peut fournir les papiers officiels nécessaires pour le
trafic illégal d’autres compagnies.
d.
L’exploitation et l’armée
Certaines
forêts, auxquelles les villageois n’auraient jamais
touché par respect pour les esprits, ont été
dévastées afin d’y construire des camps
militaires. En effet, tous les niveaux de l’armée
sont impliqués dans l’exploitation forestière
de manières différentes (transport pour le trafic
illégal, taxation des convois ou opérations
d’exploitation) ; cette implication peut être
institutionnalisée ou motivée par des intérêts
personnels. Tous les maillons de la chaîne doivent
participer à cette entreprise afin de permettre à
l’armée d’être auto suffisante.
2.
Le contrôle des groupes ayant conclu un accord de cessez le
feu
a. Les groupes de cessez le feu
Suite à
l’effondrement du CPB et à des mutineries de troupes
issues de minorités ethniques contre leurs chefs birmans,
le général Khin Nyunt a initié une nouvelle
politique de cessez le feu en 1989. D’après les
accords, les groupes ethniques pouvaient conserver leur territoire
et leurs armes mais aucune prérogatives politiques ne leur
étaient concédées. Ces accords eurent un
effet désastreux sur les autres groupes d’insurgés
non-signataires qui furent les victimes d’une pression
militaire accrue. Dans les années 1990, des alliances
conclues au sein des groupes ethniques furent rompues afin que
chaque branche du groupe initial puisse conclure ses propres
accords. La nature de ces groupes est très variée
: ils ont des capacités et des motivations différentes
et la manière dont ils défendent et représentent
les minorités dont ils sont issus est très variable
; alors que certains ont établi des services sociaux dans
leur zone, d’autre n’ont d’intérêts
que dans le commerce et leur profits personnels. D’autre
part, la nature des accords est également variable :
certains groupes, comme le KDA (Kachin Defence Army), sont devenus
des milices reconnues par le gouvernement et agissent avec son
accord, voire son soutient financier. Ces accords sont
considérés par les leaders du SPDC comme leur plus
grand succès. Ils sont considérés par
certains comme le premier pas vers la paix, et par d’autres
comme un moyen par lequel le SPDC a monté les groupes les
uns contre les autres. Néanmoins, ces accords n’ont
pas mis fin aux exactions perpétrées contre les
minorités qui sont toujours des pratiques répandues
au sein de l’armée et même au sein des groupes
eux-mêmes.
b. L’utilisation de ces accords par
le SPDC
En général, les groupes ayant signé
ces accords s’engagent à ne plus se procurer d’armes
et à ne plus recruter de nouvelles troupes. D’autre
part, le SPDC a encouragé les groupes à s’engager
dans des activités commerciales et a tenté de
promouvoir le développement ; une fois les groupes engagés
dans ces diverses activités, ils disposent de moins de
temps et de moyens pour mettre en œuvre leurs visées
politiques et promouvoir les droits et l’autonomie des
minorités. Cessez
le feu et commerce Les leaders des groupes ayant conclu des
cessez le feu se sont vu octroyer toutes les prérogatives
dans le domaine commercial, ainsi que des concessions
d’exploitation forestière ou minière, tant
qu’ils ne s’engagent pas dans une activité
politique y compris le soutient à la NLD. Le SPDC a tenté
de lier ces activités commerciales à l’économie
nationale qu’il contrôle. Par ailleurs il utilise
l’attribution de concessions comme récompense pour
les groupes coopératifs ou la révocation des accords
pour punir les récalcitrants. De cette manière,
certains groupes sont devenus des éléments à
part entière du régime. Tous les groupes
impliqués dans les cessez le feu s’engagent dans
l’exploitation ; les cas de déforestation les plus
sérieux sont constatés dans ces zones. Au-delà
des problèmes environnementaux que cela suscite, la
destruction des forêts prive les groupes non-signataires
d’un refuge primordial. Bien qu’ils soient conscients
des conséquences de cette exploitation, la plupart de ces
groupes n’ont pas d’alternative et peu d’expérience
dans les domaines de la gestion et de l’investissement. De
plus, les nombreux check points et la quasi-absence
d’infrastructures dans ces zones rendent toute activité
commerciale très difficile.
Cessez le feu et développement Le SPDC a veillé à
associer le développement aux accords de cessez le feu : la
paix entraînera le développement pour les minorités,
tandis que le développement assurera le maintient de la
paix. Néanmoins, il faut déterminer la réelle
portée des projets de développement ainsi que leurs
véritables motivations. Le SPDC, en accord avec les
négociations des cessez le feu, a mis en place, en 1989, le
" Border Area Development Program " (programme de
développement dans les zones frontalières), qui
insiste sur la construction des infrastructures de base. Cette
action améliore considérablement l’image du
gouvernement aux yeux de la communauté internationale et
des minorités ethniques. De plus, beaucoup de groupes
justifient leur existence de par leur association à ces
projets de développement. En réalité, 65%
du budget de ce programme est allégué à la
construction de routes ou de ponts alors qu’une très
faible part est dévolue à la santé ou à
l’éducation. La construction de ces infrastructures
est évidemment destinée à faciliter le
déploiement de l’armée ou le transport de
ressources naturelles vers la capitale ou la Chine. La question
des minorités ethniques fut négligée par la
communauté internationale qui a concentré son
attention sur le développement politique dans la
capitale.
B. Cas particuliers : le contrôle du
trafic dans l'État Karen et dansl'État Kachin
1.
L’État Karen
Selon le KESAN (Karen
Environmental and Social Action Network) le régime
militaire birman utilise l’exploitation forestière
comme une tactique stratégique pour éliminer les
Karens afin de bénéficier des mines d’or
située sur leur territoire. De nombreuses zones de l’État
Karen sont toujours assaillies par de violents conflits. Les
principaux protagonistes sont : la DKBA (Democratic Karen Buddhist
Army) allié au régime, et la KNU (Karen National
Union). L’exploitation forestière est constamment
utilisée par le SPDC pour maintenir l’opposition
entre ces deux groupes ; le SPDC promet à la DKBA des
accords commerciaux avec la Thaïlande et le contrôle
sur les Karens, si ce dernier l’assiste dans le processus
d’élimination de la KNU ; dans le même temps,
en 1996, le SPDC demandait à la KNU de tuer des soldats de
la DKBA qui tentaient de récolter des taxes sans son
accord. L’exploitation dans l'État Karen est
anarchique, il est très difficile de savoir de quelle
manière elle est gérée par les uns et les
autres ; néanmoins il est certain que les accords
économiques ont pris le pas sur les alliances conclues sur
les champs de bataille.
a. L’exploitation et la
KNU
La KNU, formé en 1947, est le plus grand groupe
d’insurgés birmans n’ayant pas conclu d’accord
de cessez le feu. Son économie était fondée
sur les échanges transfrontaliers avec la Thaïlande
qui ont pu être utilisés par le SPDC à des
fins stratégiques ; en effet, ces échanges ont
contraint la KNU à des positions fixes faciles à
attaquer alors que d’autres zones sont restées sans
défense. L’exploitation a pu présenter
divers avantages pour le SPDC dans sa lutte contre la KNU : les
routes de commerces ont facilité le déploiement de
l’armée tandis que la déforestation a privé
la KNU d’un refuge nécessaire. En théorie,
le pouvoir en matière de déforestation est partagé
entre le SPDC et la KNU qui dispose de son propre Département
des Forêts avec ses règles de régulation et de
protection des forêts et de la vie sauvage, qui stipulent
que personne n’est autorisé à conduire des
opérations d’exploitation des forêts.
Néanmoins, lorsque le SPDC donne son autorisation, les
autorités de la KNU ont peu d’alternative, si ce
n’est d’en tirer profit. L’exploitation est
administrée localement, et puisque la KNU n’est pas
parvenu à faire appliquer son interdiction, elle s’est
imposé sur le terrain de la gestion et de la taxation. La
situation des villageois est très difficile car ils doivent
payer de multiples taxes à tous les combattants et faire
face au SPDC et à la DKBA qui les enrôlent pour le
travail forcé. De plus, ils encourent de sérieux
risques, car l’exploitation, dans cette zone hautement
militarisée, peut aisément conduire à la
violence et au meurtre.
b. U Teza et la Htoo Trading
Company
La Htoo Company appartient à un riche
businessman, U Teza qui entretient d’étroites
relations avec le SPDC et le général Than Shwe en
particulier ainsi qu’avec certains entrepreneurs nationaux ;
U Teza est suspecté d’être un des fournisseurs
d’armes et de munitions du régime. Sa compagnie
dispose d’intérêts commerciaux dans la
construction de routes, le tourisme et l’agriculture. Des
routes sont construites à travers les champs des
villageois, sans compensation, afin que les camions, de la même
compagnie, puissent y transporter les convois de tek pour le
MTE. La Htoo Company a investit un important capital dans les
opérations d’exploitation qui étaient de
faible intensité avant son arrivée. Des routes
furent construites et des équipements très modernes
furent introduits dans la région, accélérant
les récoltes de manière significative. En contre
partie, des permissions d’exploitations lui furent concédées
dans des zones contestées par la KNU ; pour éviter
les affrontements, ses sous traitants y sont utilisés comme
des négociateurs. Ces sous traitants exécutent la
partie la plus difficile du travail mais sont peu rémunérés
; l’essentiel des bénéfices revient à
la compagnie et au MTE.
c. L’exploitation et la
DKBA
La DKBA (Democratic Karen Buddhist Army) est née
en 1995, d’une scission avec la KNU ; pour beaucoup, la
raison de cette division, qui n’est pas clairement établie,
est à rechercher dans les divergences entre les dirigeants
de la KNU, majoritairement chrétiens, et certaines de leurs
troupes, principalement bouddhistes. Ce clivage, dirigé par
un moine bouddhiste, U Thuzana, fut très certainement
orchestré par le SLORC ; celui-ci promit à la DKBA
la possibilité d’administrer librement les Karens et
de mettre en place des échanges transfrontaliers avec la
Thaïlande pour devenir auto suffisante. En échange, la
DKBA s’engage à ramener les réfugiés
Karens vivant dans des camps thaïlandais et à assister
le SLORC dans ses offensives contre la KNU. Ainsi, la DKBA est
vite devenue une sorte d’armée de proximité au
service du SLORC qui pourvoyait à ses besoins ; toutefois,
en 1996, quand le SLORC a arrêté de payer les
salaires, la DKBA s’est engagée, de son propre chef,
dans le commerce, licite et illicite. La majorité de ses
revenus provient de l’exploitation forestière et de
la contre bande de biens ; la DKBA a également mis en place
des barrières de péage afin de taxer les villageois
sur leur récolte. Les activités lucratives de la
DKBA sont rarement dépourvues d’un partenariat avec
des officiers du SPDC. La plupart des leaders de la DKBA sont
engagés dans l’exploitation forestière et en
dégagent un important profit personnel ; la DKBA a hérité
de nombreuses forêts et chantiers d’exploitation qui
étaient contrôlées par la KNU avant les
offensives des années 1990. De plus, la DKBA dégage
un certain profit de l’exploitation illicite, en la
pratiquant elle-même, en aidant les compagnies à
construire des chantiers dans les zones non-sécurisées
ou en transportant du bois coupé illicitement. Quand les
agents du Département des Forêts ont visité
les zones sous contrôle de la DKBA, ils lui ont demandé
de fermer certains chantiers, eu égard au degré de
dégradation des forêts ; la DKBA n’en fit rien,
probablement soutenue par le SPDC. Par ailleurs, de nombreux
combattants de la DKBA travaillent pour des compagnies
d’exploitation, et leur fournissent, en plus de la main
d’œuvre, la sécurité contre les attaques
ou les taxations de la KNU. Bien que l’essentiel de son
activité soit localisé près de la frontière,
la DKBA agit également à l’intérieur
des terres, en accord avec de grandes compagnies comme la Htoo
Company.
2. L’État Kachin
Il y a trois
groupes d’opposition armée ayant signé des
accords de cessez le feu dans l'État Kachin : la KIO
(Kachin Independant Organisation), la NDA(K) (New Democratic
Army), et la KDA (Kachin Defence Army). Parmis ces trois groupes,
la KIO est le plus impliqué sur le terrain politique alors
que les deux autres, décrites comme des milices du
gouvernement, sont motivés par des intérêts
économiques ; toutefois, les comportements de ces groupes
sont changeants en fonction des circonstances politiques et
économiques. De tels changements d’orientation
n’encouragent pas une gestion responsable, transparente et
durable des ressources.
a. Impact des accords de cessez le
feu sur les groupes d’insurgés
Avant ces
accords, le contrôle des différents territoires était
mal défini et plutôt changeant, avec plus de zones
contestées que de zones clairement contrôlées.
Depuis, la KIO et la NDA(K) se sont vu attribuer des zones de
contrôle spécifiques, les territoires situés
en dehors des zones de cessez le feu restant aux mains du SPDC. La
NDA(K) a obtenu des accords avec le SPDC un degré important
d’autonomie dans ses territoires, alors que les troupes
restent largement présentes dans les zones sous contrôle
de la KIA (Kachin Independance Army, bras armé de la
KIO). La KIA a acquis le droit de s’engager dans des
activités commerciales comme l’agriculture et
l’exploitation minière et forestière ; elle se
défend toutefois d’être motivée par des
intérêts économiques et assure que ses
activités sont uniquement destinées à faire
subsister l’organisation. Néanmoins, le niveau de
taxation dans l'État Kachin, révélateur du
degré de militarisation dans la région, est si élevé
que les profits sont difficiles à dégager. Les
accords de cessez le feu ont permis une amélioration de la
sécurité pour les populations, traduite par la
diminution du nombre de décès et d’atteintes
aux droits humains telles que le travail forcé, la torture
ou le viol ; pour la première fois en trente ans, des
familles ont pu sortir de la jungle et s’engager dans la
culture céréalière. Certaines améliorations
ont également pu être constatées dans les
domaines de la santé, de l’éducation, de la
liberté de mouvement ou des échanges. Toutefois, le
travail forcé et les meurtres sont toujours d'actualité
dans l'État Kachin. Par ailleurs, concernant les
ressources naturelles, les accords ont entraîné un
changement dans la nature et l’envergure de l’exploitation
; certains de ces changements étaient consignés dans
les accords eux-mêmes alors que d’autres ont résulté
des conflits de pouvoir entre les groupes et le SPDC. Les
groupes d’insurgés se sont trouvés affaiblis
par ces accords qui n’ont entraîné aucun
progrès politique ; le SPDC a opposé à ces
groupes le fait qu’il n’était qu’un
gouvernement de transition et qu’il ne disposait pas d’un
mandat lui permettant de conclure des accords ayant une telle
portée. Cette absence de progrès eut, dans certains
groupes, un effet désastreux : la discipline et le sens du
devoir ont laissé place à l’opportunisme, la
corruption et l’incompétence. De plus, l’abondance
des ressources dans cette région a exacerbé la
situation : bien que la plupart des groupes soient clairement
impliqués dans l’exploitation, peu de revenus
intègrent leurs comptes officiels. Une telle corruption
diminue la cohérence du mouvement et instaure la
frustration dans ses rangs ; l’image de la KIO, depuis ces
accords, fut gravement entachée, entraînant une
baisse importante de sa popularité.
b.
L’exploitation forestière dans l'État
Kachin
Les forêts de l’État Kachin sont
reconnues comme étant parmi les zones les plus tempérées,
les plus riches et les plus bio diversifiées sur Terre ;
elles sont également les plus dégradées de
toute la Birmanie. L’intensité de l’exploitation
augmente avec le nombre de routes qui y sont construites.
Toutefois, la phase la plus importante de l’exploitation
s’est tenue avant la signature des accords en
1987. L’exploitation par les compagnies chinoises dans
l'État Kachin s’organise de plusieurs manières
mais deux méthodes sont prédominantes. La première
consiste à acheter les droits d’exploitation sur une
forêt entière pour une période définie
de plusieurs années ; elle conduit souvent à la
déforestation totale de la zone. La seconde consiste en une
exploitation sélective ; la compagnie achète le
droit d’extraire, d’une zone précise, une
certaine quantité de bois. Les spécimens les plus
précieux en sont extraits. Le SLORC a accordé des
concessions à ces compagnies au fur et à mesure que
la KIA perdait du terrain. Le contrôle de l’exploitation
fut déterminant dans la signature des accords de cessez le
feu entre la KIO et le SPDC ; on ignore dans quelle mesure les
deux organisations se sont entendues sur le partage des profits.
Dans les zones sous contrôle de la KIA, certaines compagnies
sont victimes des conflits de pouvoir entre la KIA et le SPDC,
alors que d’autres opèrent sous le contrôle de
l’une ou l’autre des organisations. Dans les zones
sous contrôle due la NDA(K), qui dispose de plus
d’autonomie, les compagnies sont rarement inquiétées.
La plupart des forêts situées dans les zones de
cessez le feu ont été soumises à
l’exploitation industrielle sans aucun contrôle. Dans
ce chaos, certaines compagnies ont utilisé la confusion à
leur avantage alors que d’autres éprouvent
d’importantes difficultés. Le manque de sécurité
s’ajoute à l’imprévisibilité avec
laquelle les groupes décident ou non de s’accorder
avec les compagnies. Parfois, les concessions sont annulées
et les contrats ne sont pas honorés. Les méthodes
d'exploitation reflètent ce manque de stabilité :
les compagnies, qui tentent de rentabiliser leur investissement le
plus vite possible, exploitent à outrance, le plus
rapidement possible, sans se soucier d’une quelconque
régulation. En l’absence de planification, ces forêts
décimées, situées sur des pentes escarpées,
se transforment en voies de glissement de terrain et sont victimes
d’une importante érosion. Pour permettre cette
exploitation, 500 miles de routes ont été construits
dans les seules zones sous contrôle de la NDA(K),
constituant en elle-mêmes une activité destructrice.
Certaines forêts ont été quelque peu protégées
de l’exploitation du fait de leur isolement ; néanmoins,
la situation va changer avec la construction de trois grands axes,
sous l’impulsion de la KIO, du SPDC et de la NDA(K) en
accord avec des compagnies chinoises, reliant ces forêts aux
grandes villes de la région.
c. L’exploitation
et la KIO
La KIO a été formé en 1961
par un groupe d’étudiants kachins, pour lutter contre
la discrimination et la marginalisation économique dont ils
faisaient l’objet. La décision du gouvernement de U
Nu de déclarer le Bouddhisme comme religion d’État
et de céder plusieurs villages kachins à la Chine
lors d‘un accord de démarcation des frontières
fut un facteur décisif. La rébellion s’est
vite propagée et la KIO et sa branche armée, la KIA,
ont pris le contrôle sur de larges zones de l’État
Kachin ; la KIA est devenu l’une des plus puissantes armées
d’insurgés de Birmanie. L’arrivée du CPB
(Communist Party of Burma) eut de graves conséquences pour
la KIO ; le CPB lui offrit un approvisionnement en armes s’il
acceptait de se placer sous son commandement. Le refus de la KIO
en 1968 a provoqué de violents conflits qui ont duré
jusqu’en 1976, lorsque les deux organisations signèrent
un cessez le feu. La même année, la KIO devint l’un
des membres fondateurs du National Democratic Front (NDF), une
organisation alliant des armées d’opposition. Les
pour-parlers de paix avec le gouvernement militaire dans les
années 1980 n’ont produit aucun résultat ; en
1994, après de longues négociations, un accord de
cessez le feu est passé avec le SLORC. Pour la KIO, le
développement social, humanitaire et économique
apporté par ces accords conduirait au développement
politique et à la réconciliation ; elle espérait
que les autres membres du NDF suivraient cet exemple dans le cadre
d’une stratégie de réconciliation nationale.
Ce ne fut pas le cas et la KIO eut beaucoup de mal à
exercer une pression politique alors que les autres groupes
continuaient le combat. La
compensation des revenus miniers par les revenus forestiers Depuis
les années 1960, l’économie de la KIO était
fondée sur le contrôle des zones riches en jade,
l’exploitation minière et le commerce du jade. En
effet, l’État Kachin est la première source
mondiale de jade de qualité. Cependant, aux vues des
réformes économiques introduites en Chine, le
commerce de cette ressource s’est déplacé de
la frontière thaïlandaise vers la frontière
chinoise ; ainsi, le SLORC a pu augmenter la pression exercée
sur les économies d’insurgés en prenant pour
cible les postes de négoce situés sur la frontière.
De plus, à la fin des années 1990, le prix du jade
s’est effondré et de nombreuses concessions minières
furent cédées par le SLORC ; la perte du jade comme
principale source de revenu fut une véritable déflagration
pour les économies des groupes d’insurgés. Le
manque à gagner fut compensé par l’exploitation
forestière qui fut pratiquée à outrance.
L’argument couramment utilisé pour justifier
l’exploitation relève du fatalisme : si eux ne le
font pas, d’autres le feront. Des concessions sont concédées
par la KIO à diverses compagnies pour un an, et les tarifs
d’exploitation sont renégociés tous les ans.
En plus de l’exploitation en elle-même, le trafic de
tek rapporte à la KIO un revenu important, grâce aux
taxes qu’il prélève aux nombreux check points
; Néanmoins, comme aucun registre n’est tenu par les
différents groupes, il est difficile d’évaluer
la quantité de bois qui transite de l’État
Kachin vers la Chine. Les projets
d’énergie hydroélectrique de Dabak et de
Mali En juin 2002, le comité central de la KIO conduisit
une étude selon laquelle une déforestation massive
et destructrice était constatée dans l'État
Kachin. La KIO décida alors de protéger la forêt
avant qu’elle ne soit complètement décimée
; cette étude condamnait les exploitants illégaux et
les contrebandiers, responsable de la situation. Les seules
exploitations légitimes étaient celles qui avaient
été accordées à la KIO par le
gouvernement, afin qu’il puisse mener à bien ses
projets de développement comme la construction de routes et
les projets de développement d’énergie
hydroélectrique. Toutefois, on peut se demander dans quelle
mesure l’exploitation légale est moins destructrice ;
de même, il n’existe pas de certitude quant au fait
que ces projets de développement soient réellement
profitables pour les populations. Depuis 1997, la KIO est
impliquée dans deux projets d’énergie
hydroélectriques afin d’augmenter la production
électrique dans l’État: les projets de Mali
Creek et de Dabak River. Ces projets ont pour but de faciliter le
développement en approvisionnant les industries naissantes
en énergie ; concernant le commerce du tek, cela signifie
une augmentation des capacités d’exploitation ainsi
que la fabrication de biens manufacturés à base de
bois. Néanmoins, il n’est pas certain que le marché
actuel soit prêt à recevoir de tels produits dans la
mesure où la Chine importe principalement du bois brut. De
plus, ces projets, qui ont dû être sujet à une
importante corruption, furent financés, à hauteur de
plusieurs millions de $, grâce au trafic de bois; leur
valeur en terme de développement durable est donc
contestable à cet égard. Le fait que le
développement soit la motivation des décisions de la
KIO est discutable ; par ailleurs, il n’est pas établi
que ces projets de développement aient l’impact
souhaité auprès des populations, et quand bien même,
il n’est pas sûr que ce type de développement
parvienne à contre balancer les effets de l’exploitation
à long terme. .
d. L’exploitation et la
NDAK
La NDA(K) s’est séparé de la KIO
en 1968 pour rejoindre le CPB et devenir le CPB War Zone ; dès
lors, ses relations avec la KIO furent tendues, conduisant parfois
à des affrontements. Après l’effondrement du
CPB en 1989, l’organisation s’est rebaptisé
NDA(K) et a conclu des accords de cessez le feu avec le
gouvernement et devint une milice reconnue par la junte. Sa
principale source de revenu est l’exploitation forestière
et minière. Les concessions d’exploitation sont
déléguées aux membres du comité
central qui négocient avec les compagnies ; des concessions
leurs sont accordées pour plusieurs années (souvent
pour quinze ans). Selon ces compagnies, pour obtenir la sécurité
de leur exploitation et assurer le transport du bois, elles
doivent verser un payement initial d’environ 300,000$ au
département financier de la NDA(K) ; elles peuvent
également acquérir une montagne complète afin
d’en exploiter tout le bois pour un prix situé entre
625,000$ et 1,250,000$. Actuellement, la NDA(K) pratique une
expansion agressive de ses activités d’exploitation ;
cela est évidemment rendu possible par la permission, et
peut être même les encouragements, du SPDC et la
coopération des gouvernants du comté de Tengchong.
En effet, la plupart des zones contrôlées par la
NDA(K) ont déjà été exploitées
et le comté de Tengchong a besoin de sécuriser de
nouvelles zones d’approvisionnement de bois ; c’est
pourquoi ce comté a d’ores et déjà
financé la construction de routes et de ponts dans l'État
Kachin. Beaucoup de territoires de la NDA(K) et de la KIA n’ont
pas été formellement démarqués avant
que les concessions d’exploitations furent concédées
à des compagnies par l’un ou l’autre de ces
groupes. C’est pourquoi, l’expansion de la NDA(K) dans
les zones d’exploitation créée de nouvelles
tensions avec la KIO ; il ne serait pas étonnant que ceci
soit le résultat d’une stratégie de division
menée par le SPDC.
Le SPDC dégage également
un profit important de l’exploitation à travers les
nombreuses taxes qui sont levées sur tous les grands axes
par les douaniers, les services de renseignements et
d’immigration, et la police.
e. L’exploitation
par les villageois
Dans les zones de cessez le feu, de
nombreuses forêts peuvent être exploitées par
les villageois ; les chefs de village peuvent négocier
directement avec les compagnies et parfois, les populations
locales exploitent elles-mêmes les forêts et vendent
le bois à des négociants chinois. Ces procédés
sont à double tranchant car les villageois n’ont pas
toujours les compétences ou l’expérience
requise pour négocier favorablement avec les marchands et
les compagnies. Dans certains cas, les villageois ont passé
des arrangements avec les compagnies, leur concédant le
droit d’exploiter leurs terres en échange de la
construction d’écoles, de routes, de maisons ou de
systèmes d’approvisionnement en eau. Toutefois les
constructions réalisées dans le cadre de tels
accords sont souvent de mauvaise qualité et tombent en
désuétude après une ou deux années
d’utilisation. Selon les dires de la KIO, les villageois
comprennent que, suite à la perte des mines de jade, sa
seule source de revenu est l’exploitation forestière.
Toutefois, l’exploitation par la KIO est une importante
source de ressentiment de la part des villageois ; ils considèrent
la KIO comme étant aussi corrompu que le régime
militaire et faisant aussi peu de cas du sort des populations: si
des taxes leur sont payées, les concessions sont largement
attribuées aux grandes compagnies, au détriment des
villageois. De plus, la KIO organise la protection de ces
concessions contre les éventuelles revendications ou
agressions des populations locales. Dans les zones sous
contrôle de la NDA(K), les négociations entre les
compagnies et les villageois ne concernent que les compensations
dans la mesure où les concessions ont déjà
été attribuées par la NDA(K), sans le
consentement des populations. Par ailleurs, la NDA(K) pratique une
politique de déplacement des villageois vers de plus grands
villages situés dans les vallées ; en plus de
faciliter l’exploitation, cette politique apparaît
comme une sérieuse méthode de contrôle
social.
f. Le projet du N’Mai Hku
Le projet du
N’Mai Hku est situé sur le pan ouest des montagnes de
Gaoligongshan. Les deux zones qui encadrent celle du N’Mai
Hku sont parmis les plus riches et les plus menacées du
monde: l’Indo-Birmanie et le sud de la Chine ; l’Académie
des sciences de Californie a reconnu cette zone comme l’une
des plus bio diversifiée de la planète, ce qui
explique qu’une grande proportion des pans chinois de ces
montagnes soit protégée par deux réserves
naturelles. Concernant les ressources minières, la zone est
riche en or, en zinc, en argent, en plomb ; certains pensent que
le fer, le cuivre, le néphrite et l’uranium sont
également présents. Ce terrain est très
escarpé et n’a jamais été l’objet
d’une exploitation étendue et outrageuse. Ce
projet combine des opérations d’exploitation minière
et forestière qui couvrent l’ensemble de la zone. Les
études et les planifications concernant le projet se sont
tenues il y a au moins sept ans ; toutefois, les observateurs
craignent que les compagnies appliquent la méthode dite du
nettoyage, qui consiste à couper tous les arbres d’une
zone précise. L’exploitation devrait s’étaler
sur une dizaine d’année. Les origines de ce projet
sont à rechercher dans des négociations qui se sont
tenues au début des années 1990 entre la KIO et le
Département des Forêts de la province du Yunnan. Il
est difficile de déterminer pour quelle raison la KIO s’est
retrouvée impliquée dans ce projet ; on suggère
qu’elle donna son aval au projet en échange d’une
aide pour le financement d’un autre projet : celui de Dabak.
Selon une source proche de la KIO, celui-ci aurait perçu
1,250,000$ de la part d’une compagnie chinoise impliquée.
Le projet est le résultat de négociations entre un
petit groupe, représentant les insurgés
(KIO,NDA(K)), et les représentants d’intérêts
privés ou d’intérêts d’État
pour la Chine et la Malaisie. Il n’y eut que peu ou pas de
consultations publiques sur ce projet dans l'État Kachin et
la KIO ne fut que peu conviée aux réunions de
discussion. Cependant, il est certain que les compagnies chinoises
n’auraient pas investit dans ce projet sans l’accord
du SPDC. Les observateurs pensent à juste titre que la KIO,
de son côté, s’est vu accorder par le SPDC la
permission d’exploiter cette zone afin de compenser la perte
des mines de jade et d’honorer son plan de développement
des zones frontalières. En 2001, le projet était
encore balbutiant et l’activité était encore
limitée à la construction de routes ; toutefois, en
2003, un pont de 150 mètres fut inauguré au-dessus
de la rivière Salween alors que le réseau routier
est déjà bien étendu. Les ressources
naturelles sont directement transportées vers la Chine, ce
qui explique la construction du réseau routier depuis la
Chine jusque dans l'État Kachin et le renforcement du
réseau chinois préexistant. Le terrain étant
très escarpé, la construction de routes constitue un
investissement conséquent qui dépasse largement les
cinq millions de $. Il existe seize villages dans cette zone,
regroupant environ 3 500 personnes ; ces populations vont perdre
leurs terres, leur accès aux ressources forestières
et aux cours d’eau qui sont envasés. Le projet est
d’ores et déjà une source de mécontentement
pour les villageois qui ne retirent aucun avantage du réseau
routier comme on le leur avait promis. Des plaintes ont donc été
adressées au SPDC : les compagnies ont été
contraintes de financer une route reliant les villages et les axes
d’exploitation. Étrangement, les villageois semblent
disposer de plus de voies de recours auprès du SPDC
qu’auprès de la KIA (Kachin Independent Army).
Les
conséquences environnementales d’un tel projet sont
sans précédent.
III. Les conséquences
désastreuses de l’exploitation
A. Les
conséquences humaines
1. Le travail forcé
Le
régime birman est connu pour son recours au travail forcé
; les menaces, l’intimidation, le vol, la violence, la
torture, le viol et le meurtre sont autant de moyens pour la junte
de contraindre les populations à travailler pour elle.
Jusque récemment, le travail forcé était
légal en Birmanie, en référence au Towns and
Village Acts mis en place par l’administration britannique
en 1907. Sous la pression de la communauté internationale,
le SPDC prit une ordonnance en mai 1999 (ord. 1/99) afin d’abroger
la loi de 1907 ; le travail forcé est désormais
interdit en Birmanie, hors situation d’urgence. Tout est
dit. Malgré cette interdiction, la pratique en question
reste si répandue qu’en juin 2000, l’Organisation
Internationale du Travail (OIT) condamne la Birmanie pour ses
violations de la Convention Internationale sur le Travail Forcé
; l’OIT a accusé le SPDC de violation systématique
des droits humains contre les minorités ethniques aggravée
par le recours au travail forcé. Malgré la
condamnation par l’OIT et les prétendues mesures
prises par le SPDC, les atteintes restent sérieuses, en
particulier dans les zones frontalières. Un rapport de
l’OIT de novembre 2001 formule diverses observations
:
*La volonté politique proclamée par le régime
d’abolir le travail forcé semble être en
contradiction avec des considérations fondamentales comme
la consolidation de l’unité du pays ou la sauvegarde
de son intégrité territoriale. Dans la logique de la
junte, le travail forcé, en l’absence de moyens
alternatifs, apparaît comme la méthode la plus
évidente pour atteindre son objectif ; de plus, il est
utilisé comme un outil de répression ou de
discrimination contre les villageois suspectés de
sympathiser avec les groupes ethniques d’insurgés. Le
recours au travail forcé, dans des conditions cruelles, ne
risque pas seulement de créer des dommages irréversibles
dans les relations entre la majorité birmane et les
minorités ethniques, mais risque également
d’exacerber la situation de division que les autorités
tentent d’éviter. Le fait que le régime ne
puisse pas financer son armée est un obstacle majeur à
l’éradication du travail forcé utilisé
pour dégager plus de profit. De plus, les soldats sont
souvent engagés dans des activités économiques
pour lesquelles ils n’ont pas les compétences
nécessaires ; ils ont donc recours au travail forcé
des villageois pour exercer leurs activités à leur
place.
*Les progrès économiques et la modernisation sont
les clés de l’élimination du travail forcé.
Cela pourrait entre autre, apporter des emplois alternatifs et
viables pour les trop nombreux soldats.
*Cependant, tout relâchement de la pression internationale
risquerait d’affaiblir la volonté du SPDC de mettre
en œuvre les changements fondamentaux nécessaires à
assurer le respect des droits les plus élémentaires
ainsi que la liberté et la dignité de toutes les
populations et groupes ethniques du pays. Un problème
particulier fut identifié par un rapport de l’ONU :
il n’existe pas de mécanisme judiciaire indépendant
pour juger des violations de l’ordonnance 1/99 interdisant
le recours au travail forcé. Du fait de cette carence,
adjointe au manque de confiance dans le système judiciaire
birman, aucun cas de travail forcé ne fut porté
devant les tribunaux, à la date du 10 janvier 2002. Pour
la population birmane, les conséquences de l’implication
de l’armée dans l’exploitation forestière
sont nombreuses. Les villageois sont forcés à
couper, traiter et transporter le bois, mais sont également
sollicités pour entretenir les routes d’exploitation
et les camps militaires, ainsi que pour replanter les arbres afin
d’assurer une future exploitation commerciale par les
militaires. Les villageois ne sont pas uniquement
contraints de voir leurs terres occupées de force et leurs
ressources volées ; ils doivent également fournir la
nourriture et les outils nécessaires à
l’exploitation. Le travail est dur et dangereux et
l’inexpérience, le faible niveau des procédures
de sécurité, et les mauvaises conditions de travail
conduisent souvent à la fatalité : de nombreuses
personnes meurent, écrasées lorsque les arbres sont
abattus ou tombent des camions. L’exploitation nécessite
un réseau routier en bon état ; les villageois,
femmes enceintes, enfants et vieillards, sont contraints de
construire de nouvelles routes, réhabiliter les anciennes,
et entretenir celles qui sont déjà utilisées. Par
ailleurs, les fermiers contraints au travail forcé par
l’armée, ne peuvent plus assurer leur propre récolte,
destinée à garantir leur subsistance. Le temps passé
sur les chantiers militaires les conduit indubitablement vers plus
de pauvreté, puisqu’ils ne perçoivent aucun
salaire. De plus, les habitants locaux sont fréquemment
déplacés en dehors des zones d’exploitation où
leurs maisons sont détruites. Lorsqu’ils sont enrôlés
pour la construction de camps militaires, les villageois doivent
couper certaines quantité de bois pour bâtir les
baraquements ; s’ils n’y parviennent pas, ils doivent
acheter les quantités manquantes. Toutefois, les
villageois ne sont pas seulement exploités par le SPDC ;
ils doivent également pourvoir aux besoins des groupes
d’insurgés ayant conclu des cessez le feu avec le
gouvernement et peu soucieux du sort des populations qu’ils
sont sensés représenter.
2. Le trafic
d’opium
La plupart des villages souffrent d’un
mauvais accès aux villes avoisinantes, ce qui signifie un
mauvais accès aux services ainsi qu’à la
possibilité de commercer. Pendant la saison des pluies, la
majorité des villages n’est accessible qu’à
pied. Très peu sont pourvu d’un système
d’approvisionnement en eau ou d’infrastructures
nécessaires à la santé, l’éducation
ou le développement de l’agriculture. Les ménages
sont très pauvres et pour la majorité d’entre
eux souffrent d’un manque de nourriture équivalent à
des réserves de 4 à 8 mois. Pour ces raisons, les
villageois cultivent l’opium. L’opium a longtemps
été cultivé dans le Nord de la Birmanie, dans
un but médical. Sous le régime colonial, les
Britanniques ont introduit la culture de l’opium à
grande échelle et le commerce international de cette plante
dont la Birmanie est devenue le principal carrefour. Après
la Seconde Guerre Mondiale, la CIA a étendu cette culture
afin de soutenir le Kuomintang chinois dans l'État Shan.
L’opium a joué un rôle essentiel dans
l’économie des groupes d’insurgés dans
le Nord birman : La nécessité ne connaît pas
de loi. Dans les années 1980, le commerce d’héroïne
a connu, en même temps que l’exploitation forestière,
une expansion rapide. La Birmanie est aujourd’hui le second
exportateur mondial d’héroïne, derrière
l’Afghanistan. Le commerce d’opiacé est lié
au conflit, à l’expansion du virus du SIDA et au
crime organisé. L’exploitation forestière
sur la frontière sino-birmane, la production d’opium
et le trafic d’héroïne sont inextricablement
liés et similaires à différents égards.
Le trafic de drogue a pu fournir à certains négociants
les fonds nécessaires pour investir dans l’exploitation
forestière ; par ailleurs, l’exploitation est souvent
utilisée par les trafiquants pour blanchir l’argent
de la drogue. Parfois même, les troncs d’arbres sont
vidés et remplis avec de l’héroïne avant
d’être exportés vers la Chine ou
l’Inde. D’autre part, drogue et exploitation sont
liées dans le sens où les autorités chinoises
ont fait la promotion de l’exploitation forestière
comme étant un potentiel revenu de substitution à la
culture de l’opium. Cette politique a conduit à la
déforestation et à la destruction de
l’environnement. Sécheresses, inondations et
glissements de terrains ont entraîné
l’appauvrissement des populations, qui, pour subsister, ont
augmenté la production d’opium. Une telle approche
aurait pu être constructive, si l’exploitation s’était
inscrite dans une logique de développement durable. Au
contraire, les projets d’éradication de la drogue ont
servi à justifier et à légitimer
l’exploitation forestière de grande envergure en
particulier dans la région Wa ainsi que dans l'État
Kachin.
3. Les mines anti-personnelles dans l'État
Karen
Les conditions dans lesquelles les villageois sont
contraints de travailler sont hasardeuses. L’exploitation en
terrain miné n’est pas rare. Les mines anti-personnel
sont utilisées par tous les acteurs du conflit pour
empêcher les mouvements de troupes ennemies, pour bloquer
les routes d’approvisionnement ou les itinéraires de
repli, pour défendre les positions ou encore pour empêcher
les villageois déplacés par l’armée de
retourner sur leurs terres. En 1999, il y eut plus de personnes
victimes des mines dans l'État Karen que dans l’ensemble
du Cambodge, le pays le plus miné au monde. Cependant,
l’utilisation des mines n’est pas réduite à
des fins militaires. Un déserteur de la DKBA a décrit
comment ce groupe utilise les mines pour protéger ses
opérations d’exploitation ; ces allégations
furent largement corroborées par Nonviolence International.
En effet, dans les zones sous contrôle de la DKBA, comme
dans l’ensemble de l’État Karen, les mines sont
souvent utilisées pour contrôler les régions
destinées à l’exploitation ; elles sont
utilisées pour démarquer les concessions, pour
empêcher toute exploitation sauvage, et pour empêcher
la KNU de taxer ou de déranger les compagnies à
l’œuvre. Dans certains cas, des négociants
thaïlandais emploient des soldats pour poser des mines ; la
pose des mines par les combattants de la DKBA fait partie des
services rendus aux compagnies d’exploitation en terme de
sécurité. Les négociant thaïlandais
fournissent les explosifs et les détonateurs. La ma chine
est bien huilée. Si les mines tuent des militaires et
des civils, elles ont aussi un impact important sur la vie des
populations en restreignant leur accès aux ressources
forestières et en diminuant de manière significative
la vie sauvage dans les forêts. L’ironie du sort
veut que dans certains cas, les profits dégagés par
l’exploitation forestière soient utilisés par
le SPDC pour assister les soldats handicapés, victimes de
mines anti-personnel.
4. La résurgence du HIV dans
l'État Kachin
Il existe une importante corrélation
entre le nombre de personnes infectées par le HIV et la
présence des industries d’extraction, forestière
ou minière, en particulier sur la frontière
sino-birmane. En effet, la plupart des compagnies exploitant
cette zone emploient des travailleurs migrants et saisonniers qui
participent à la propagation de l’épidémie.
Les conditions de travail sont très dures et nombreux sont
les travailleurs qui utilisent la drogue comme échappatoire.
La consommation est en perpétuelle augmentation, dans la
mesure où la drogue est facile d’accès dans
cette région ; elle tend à devenir une pratique
commune de plus en plus répandue pour les populations
locales. Conjuguée au manque de prévention et de
seringue propre, cette pratique constitue un terrain fertile pour
l’expansion du virus. Par ailleurs, les travailleurs
migrants sont souvent de jeunes hommes célibataires ou
mariés, vivant loin de leur foyer ; l’industrie du
sexe, attirée par les nombreux clients potentiels, a pu
largement proliférer dans cette zone. Les villes
frontalières chinoises abritent de nombreuses prostituées
au service de l’industrie de l’exploitation ; elles
sont très peu informées sur les risques liés
à l’exercice de leur activité et sont souvent
appelées à se déplacer d’une ville à
l’autre.
B. Les conséquences
environnementales
Le paysage birman est composé de
zones tempérées (25%) et tropicales (75%). La
Birmanie compte parmis les pays les plus bio diversifiés du
monde, abritant de nombreuses espèces végétales
et animales particulièrement rares.
1. La
déforestation
Malgré l’exploitation
outrancière des forêts birmanes, celles ci restent
les plus fournies et les plus denses de toute l’Asie du
sud-est ; néanmoins, il faut prendre en compte la qualité
décroissante de ces forêts ainsi que les sérieux
cas de déforestation au niveau local. En effet, le calcul
du taux de déforestation peut être effectué de
manière très subjective et instrumentalisé
par les gouvernants pour fausser les données du problème
; ainsi, les estimations de ce taux peuvent varier du simple au
double. La FAO (Food and Agriculture Organisation) estime les
pertes forestières à 1,4% par an, ce qui représente
le taux de déforestation le plus important d’Asie du
sud-est (avec les Philippines) qui est la région qui
détient le taux le plus élevé du monde. De
son côté, le Département des Forêts
birman estime ce taux à 0,3% par an ; des résultats
locaux ont été extrapolés à l’ensemble
du pays, ne reflétant pas fidèlement la situation
générale. D’autre part, les études
menées ont souvent confondu des changements saisonniers
avec des changements permanents. De plus, les chiffres de la
déforestation prennent en compte les forêts
définitivement perdues et non celles qui sont gravement
dégradées. Enfin, ces chiffres reflètent une
moyenne entre les forêts détruites et celles qui sont
replantées et qui sont souvent d’une qualité
largement inférieure aux précédentes. Il est
donc très difficile d’évaluer le taux de
destruction des forêts birmanes et dans quelle mesure le
seuil d’irréversibilité est ou non
atteint.
2. Inondations, feux de forêt et autres
conséquences
La terre, l’eau, les forêts
et le climat constituent les premières ressources d’un
Etat ; si les forêts sont détruites, la terre et
l’eau seront dégradées, entraînant
d’importants changements climatiques. Les forêts sont
donc la base de tout écosystème. La Birmanie souffre
aujourd’hui des nombreuses conséquences de la
déforestation dont elle fait l’objet. En État
Karen de nombreux villageois vivent de la culture d’arbres
fruitiers ; or, à cause de l’exploitation forestière,
le climat a beaucoup changé, entraînant une
importante diminution des chutes de pluie ; la culture y est donc
plus difficile et moins fructueuse. Dans la zone du N Mai Hku,
comme dans les autres zones montagneuses, l’exploitation des
terrains escarpés entraîne d’importants
glissements de terrain ainsi que l’envasement de nombreux
cours d’eau. Par ailleurs, dans l’ensemble du pays,
les populations sont confrontées à des feux de
forêts de plus en plus nombreux et de plus en plus graves,
dus aux arbres et aux branchages abandonnés par les
exploitants. De même, on a constaté une augmentation
significative du nombre d’inondations, causées par la
destruction des digues naturelles. Toutes les conséquences
de la déforestation cons
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