Birmanie>Net Hebdo n° 48 - 11 décembre 2003
La lettre d'information hebdomadaire d'Info Birmanie

 

 

Sommaire

  • Responsabilité sociale des Entreprises (RSE) : Total en Birmanie


 Ce document est consultable sur le site www.sri-in-progress.com

La justice : un levier de RSE ?
Etude de cas : Total et Unocal en Birmanie.


 22 octobre 2003
Marion Cohen

Le 3 septembre dernier, la compagnie pétrolière américaine Unocal a réaffirmé publiquement son intention de poursuivre ses activités en Birmanie malgré les pressions de certains de ses actionnaires et le durcissement des sanctions économiques contre la Birmanie voté par le Sénat en juin. En France, Total n’a pas à redouter ce genre de prise de position de la part d’un gouvernement qui depuis le début soutient l’investissement, d’ailleurs assuré par la Coface. Malgré les divergences de leur gouvernement, les deux pays se rejoignent sur un point : dans chacun d’eux une procédure judiciaire contre la compagnie pétrolière nationale est en cours. Dans chacun d’eux, les défenseurs des Droits de l’Homme espèrent que les poursuites donneront lieu à des condamnations ouvrant ainsi la voie à une plus grande responsabilisation des multinationales.

 Première partie : Historique d’une campagne de la société civile contre le projet Yadana.
 
Deuxième partie : Quels sont les impacts des poursuites lancées contre TotalFinaElf et Unocal sur la communauté des investisseurs éthiques ? A paraître dans le prochain numéro de SRI-in-progress.  
 
Un régime militaire et répressif

 La Birmanie, ancienne colonie britannique, connaît depuis son indépendance en 1948, une confrontation quasi permanente entre le pouvoir central, dominé par les militaires depuis 19581, et les nombreuses minorités ethniques. En 1988, des manifestations populaires pro-démocratiques obligent le général Ne Win, chef d’Etat depuis 1962 à quitter le pouvoir. Les militaires réagissent par un nouveau coup d’Etat : le SLORC (State Law and Order Restoration Council), depuis rebaptisé SPDC (State Peace Development Council), prend le pouvoir, impose la loi martiale et se lance dans une répression féroce. La Birmanie devient le Myanmar.

Après le massacre, les chefs de file du mouvement démocratique créent la Ligue Nationale pour la Démocratie (NLD) qui remporte 82% des sièges aux élections de 1990. Face aux exactions commises contre la population (travail forcé, exécutions extra judiciaires, tortures), à la répression des minorités ethniques et à la non reconnaissance des élections de 1990, les condamnations puis les sanctions économiques de la communauté internationale se multiplient. En 1997, Bill Clinton signe un décret présidentiel interdisant tout nouvel investissement en Birmanie.

 Un investissement à contre courant

 Dans ce contexte, deux compagnies pétrolières, Total et Unocal décident de réaliser le plus important investissement qu’aie connu le pays depuis son indépendance (estimé à 1,2 milliards de $) Elles s’associent dans une joint venture2 à la société nationale du Myanmar, la MOGE (Myanmar oil and gas enterprise) intégralement contrôlée par la junte militaire, dans le but d’exploiter le gisement gazier de Yadana. Par l'intermédiaire de la PTT-EP (Petroleum authority of Thaïland exploration and production public Co. ltd), la Thaïlande s'engage, aux termes d'un contrat de vente signé en février 1995, à importer du gaz naturel pour l'alimentation de ses centrales électriques.

Les travaux permettant d’exploiter et d’acheminer le gaz de la mer d’Andaman à la Thaïlande s’achèvent début juillet 1998 alors que sous la pression des Etats et de la communauté internationale, un processus de retrait progressif des multinationales s’est engagé. Ces dix dernières années plus de vingt firmes multinationales, parmi lesquelles Levi Strauss, Reebok, Motorola, Phillips Electronics, Pepsico, Apple, Hewlett-Packard, Heineken, Kodak, Petro-Canada, Texaco, ont décidé de se retirer de Birmanie. Suite à une action de sensibilisation menée par la FIDH (Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme), Carrefour s’est engagé en septembre 2001 à ne plus recourir à des fournisseurs birmans. Triumph International, numéro de la lingerie européenne, a décidé le 28 janvier 2002 de quitter la Birmanie en réaction au mouvement international de protestation organisé en Belgique depuis janvier 2001 par la Campagne " Vêtements propres " et Actions Birmanie.

 Première accusation : un soutien moral et politique à la junte

 Les activités des pétroliers en Birmanie ont été l’objet de nombreuses critiques et campagnes d’opposition. Les compagnies sont accusées d’appuyer moralement, politiquement et économiquement la junte au pouvoir par leur investissement.

 Moralement tout d’abord parce qu’en signant un contrat avec la junte, par l’intermédiaire de la MOGE, les deux groupes acceptent de fermer les yeux sur des violations massives, systématiques et avérées des Droits de l’Homme. Lors de son audition du 2 février 1999 par ‘la Commission des Affaires étrangères sur le rôle des compagnies pétrolières dans la politique internationale et son impact social et environnemental’, Thierry Desmarest, PDG de Total répondait à ces critiques en insistant sur la nécessaire séparation entre économie et politique. " Ce n'est pas parce qu'une entreprise investit qu'elle dispose de moyens de pression sur un régime. Il ne lui appartient pas d'agir dans ce sens, car elle supprimerait les limites entre activité politique et activité économique. La sphère d'action d'une entreprise se situe dans le domaine économique et social, elle n'a pas à devenir un acteur de la politique intérieure des pays où elle est implantée "3

 Politiquement, ensuite car l’opposition démocratique et les groupes ethniques concernés par le tracé du gazoduc se sont publiquement et à plusieurs reprises prononcés contre le projet. Lors d’un entretien accordé au Monde en juillet 1996, Aung San Suu Kyi, fille du héros de l'indépendance Aung San et secrétaire général du NLD depuis sa fondation s’exprimait comme suit : "Les investisseurs ne devraient pas s’implanter car tout l’argent va à une élite. Je tiens à mentionner la firme française Total qui est devenue le plus fort soutien du système militaire birman. Ce n’est pas le moment d’investir ici".

Cependant, pour Thierry Desmaret, " à l'exception de l'Afrique du Sud, les politiques d'embargo économiques ont démontré leur insuffisance. (…) L'évolution économique de la Birmanie en autarcie complète était dramatique. En investissant dans ce pays, Total créera à terme des sources licites de revenus et un secteur économique sain qui génère de l'énergie disponible et des recettes d'exportation grâce aux ventes de gaz à la Thaïlande. Ces investissements permettront de construire une économie saine, même si cela ne suffit pas à résoudre les problèmes politiques de la Birmanie. Dans ce pays trop longtemps isolé, l'ouverture économique favorisera une évolution politique et sociale positive. Mais la route sera sans doute longue... "4

Les thèses d’Unocal, développées dans leur récent rapport, Progress and prosperity along the pipeline rout, sont du même type : les investissements étrangers auront des impacts positifs sur la situation économique des habitants et permettront à terme une ouverture politique.

 Certains éléments jettent un doute sur l’intérêt qu’auraient les compagnies pétrolières à voir le régime évoluer vers la démocratie. Le NCGUB (National Coalition Government of the Union of Burma), gouvernement en exil issu des élections de 1990, a, en effet, averti à plusieurs reprises qu’en tant que représentant du peuple birman, il ne reconnaissait pas les contrats signés par le SLORC : " tout accord passé avec ce régime illégal ne sera pas honoré par le peuple birman"5 Confronté à ce risque, T. Desmarest a expliqué lors de son audition que Total avait pris ses précautions en s’associant avec la compagnie Thaïlandaise. Le gouvernement démocratique ne pourrait pas dénoncer le contrat sous peine de se brouiller avec le seul client de la région à même de consommer la production de gaz.

 Deuxième accusation : un soutien économique au gouvernement répressif d’un narco Etat.

 Dénonciation économique enfin, car les revenus générés par l’exploitation du gaz apporteraient un soutien financier à la junte lui permettant de se maintenir au pouvoir grâce à une répression féroce orchestrée par une armée en croissance. Il est nécessaire de rappeler que le gaz produit par le projet n’est que très faiblement destiné à la consommation birmane6. Les retombés économiques sont donc essentiellement liées aux emplois créés dans la région de Tenasserim et à la manne financière que représentent la construction du gazoduc et l’exploitation du gisement. Le contrat porte sur plus d’un milliard de dollars, et, depuis sa mise en service, le gazoduc rapporterait selon les estimations entre 150 et 400 millions de dollars par an au régime, ce qui représente la première source de devises étrangères du pays. Lors de son entretien du 16 mars 1999 en Thaïlande avec les membres de la Commission, U Maung Maung, président de la Fédération des Syndicats de Birmanie, a expliqué que "les investissements étrangers en Birmanie ne profitent qu'à l'armée qui est passée de 180 000 hommes à 450 000 hommes. La Birmanie consacre 60 % de son budget à la défense contre 2 % à l'éducation. Les forces de sécurité qui protègent les équipements sont rémunérées par les habitants."7 La Birmanie n’étant pas en guerre, la croissance de l’appareil militaire servirait essentiellement à la répression interne.

Certains détracteurs vont jusqu’à affirmer que les compagnies pétrolières fourniraient directement à la junte les moyens de développer son appareil militaire. A titre d’exemple la FIDH dans un communiqué de presse du 24 juillet 2001 dénonçait : " la junte est sur le point d’acheter des avions de combat, dix chasseurs Mig-29 à la Russie…Coût de l’opération : 130 millions US$. Coïncidence ou non, cet achat survient au moment du premier versement, par la Thaïlande, de 100 millions US$ pour la livraison de gaz naturel birman de Yadana exploité notamment par TotalFinaElf. ".

 Face à ces accusations, l’attitude des pétroliers s’apparente à un déni total. Ainsi, dans son rapport consacré au projet Yadana, Unocal affirme qu’" entre 1992 et 2000, le gouvernement du Myanmar n’a perçu que de faibles revenus en provenance du projet Yadana. La MOGE, en tant qu’investisseur, a du contribuer à l’investissement de développement et n’a pas encore totalement remboursé le prêt contracté dans ce but.(…) Le gouvernement du Myanmar ne commencera à retirer les bénéfices générés par le projet Yadana qu’à partir de 2005-2006 "8

 La coexistence d’affirmations si opposées est rendue possible par l’opacité des comptes de la Birmanie et par le refus des sociétés de communiquer de façon transparente sur le sujet. Ainsi, lors de son audition des 11 et 12 mai 1999, Tyler Giannini, directeur de EarthRights International, expliquait que "Le flou sur les chiffres ( des revenus générés par le projet Yadana NDLR) s'explique car le contrat avec les autorités birmanes n'est pas public. On ne peut y avoir accès, et on n'a aucun moyen d'en connaître les clauses. En raison du caractère très fermé et secret du régime birman, il est impossible de savoir quel contrat les autorités birmanes ont signé et quel est le montant des taxes "9. Une évolution vers un peu plus de transparence serait peut-être à chercher du côté des demandes des actionnaires. Le 2 septembre dernier lors d’une rencontre avec Phil Angelides, trésorier de Californie, et Alan G. Hevesi, vérificateur de l’Etat de New York, demandée par huit fonds d’investissement, Unocal s’est, en effet, engagé à considérer avec soin une requête d’analyse des coûts et bénéfices du projet Yadana.

 Enfin, la Birmanie, régulièrement accusée d'être un narco-Etat, est considéré par le Département d'Etat américain comme le premier producteur exportateur mondial d'héroïne (60 % de la production)10 Pour certains tel Frédéric Christophe, membre de l'Observatoire géopolitique de drogues, et auteur de Birmanie, la dictature du pavot , le projet Yadana entraîne une collaboration économique avec la dictature birmane et par ricochet une complicité dans le blanchiment de l'argent de la drogue. Lors de son audition du 22 décembre 1998, il décrit le fonctionnement du système mis en place : "Total reconnaissait depuis 1994 avoir versé quinze millions de dollars à la signature du contrat. Ces quinze millions légaux décaissés par Total ont été injectés dans le circuit financier de l'argent de la drogue. Le blanchiment en l'espèce consiste à injecter de l'argent légal dans un circuit financier illégal pour blanchir l'ensemble du flux. L'observatoire géopolitique des drogues a cherché à en savoir plus sur les modes de versements de Total (zone géographique, banque, compte), mais le silence et l'opacité sont plus grands que pour les versements d'Elf à l'Etat congolais." Selon lui, "la complicité de Total dans le blanchiment ne saurait être considérée comme involontaire car, pour la protection du chantier, une armée birmane performante est une nécessité, et seul l'argent de la drogue permet de l'équiper. D'autre part, comment ignorer la vraie nature de la Myanmar Oil and Gas Enterprise (MOGE) quand, comme Total, on négocie avec elle depuis de longs mois ?"11 La Commission des affaires étrangères a précisé dans son rapport qu’elle n’avait pas été à même de vérifier ces accusations.

 Dernière accusation : complicité de violation des Droits de l’Homme

 Enfin, les compagnies pétrolières sont accusées d’être complices des multiples violations des Droits de l’Homme commises par le régime de Rangoon à l’occasion des travaux réalisés lors de la construction du gazoduc. Avant même le début du chantier, les compagnies ont été mises en garde contre les risques d’abus à l’encontre des populations que pouvait générer le projet. Ainsi, Yozo Yokota, Rapporteur spécial de l’ONU sur la Birmanie, met l’accent, dans son rapport de 1995, sur le lien entre violations des Droits de l’Homme et investissements étrangers : "Les travaux forcés, les déplacements forcés, les exécutions sommaires, les coups, les viols et les expropriations sans indemnités perpétrés par le SLORC sont plus fréquents dans les zones frontalières où son armée est engagé, dans des opérations militaires ou dans des projets de développement régional"12.

 L’acheminement du gaz vers la Thaïlande a nécessité la construction d’un gazoduc traversant la région du Tenasserim en Birmanie sur une distance de 63 km. Depuis des décennies cette région est le théâtre d’une rébellion armée des minorités Karens et Mons qui s’est radicalisée après le coup d’Etat du SLORC. L’accord passé avec le gouvernement de Rangoon obligeait celui-ci à garantir la sécurité des zones traversées par le gazoduc. De plus, la bonne marche des travaux nécessitait une prise de contrôle total de la région par l’armée afin d’éviter les dommages collatéraux des combats entre l’armée et les minorités et les attaques directes. La sécurité passait donc par une militarisation à outrance. Selon les propres mots de T. Desmarest, "au moment où le chantier de Total était important (3 000 personnes y travaillaient), la présence militaire dans la région a été renforcée pour assurer une protection de la zone. La compagnie n'emploie pas de milice privée "13 Selon le rapport de la FIDH, La Birmanie, TOTAL et les droits de l’Homme : dissection d’un chantier, paru en octobre 1996, " en 1990, il y avait environ 5 bataillons situés dans la région du gazoduc ; en mai 1996, au moins 12 bataillons (peut-être même 15) y avaient été déployés.(...) Au total, environ 10.000 hommes (étaient)  chargés de la sécurité du gazoduc, selon les estimations. Ce chiffre n’inclut pas les unités de renseignements, les forces de police ou forces spéciales que le SLORC (avait) dispersées dans toute la région. "14

 Cette militarisation intensive de la région du gazoduc se manifeste par de multiples abus à l’encontre des populations de la région : déplacements forcés de villages pour des raisons de sécurité ou pour dégager la zone de construction des infrastructures ; utilisation systématique du travail forcé pour la mise en place de casernes militaires et de projets liés au pipe-line. Officiellement, les compagnies pétrolières nient tout déplacement de village lié au chantier. On peut ainsi lire dans le rapport 2003 d’Unocal “Aucun village n’a été déplacé à cause du projet Yadana. Les propriétaires de toutes les terres utilisées pour le projet ont reçu une compensation juste pour l’utilisation temporaire ou permanente de leur terre. Les indemnisations pour les terres arables traversées ont été négociées avec les comités de communication des villages mis en place dans le cadre du programme socio-économique. 303 fermiers ont reçu 1,2 millions de $ d’indemnisation.”15 Pourtant, l’existence de déplacements forcés de population (dès 1991 selon la FIDH) a été indirectement confirmée par le consortium lui-même avec la publication dans le Bangkok Post du 17 avril 1995 d’une page de publicité payée par l’EGAT (Electricity Generating Authority of Thailand) : "Le gouvernement de Myanmar prévoit de compléter sa partie du gazoduc en 1996. Le gazoduc traversera des villages Karens dans le district du Laydoozoo, la province du Mergui-Tavoy, et dans des villages Môns de la province Ye-Tavoy. La Birmanie a récemment dégagé la voie en déplaçant 11 villages Karens qui faisaient obstruction au passage du projet de développement de ressources en gaz." Cette affirmation s’explique selon Total par une "sottise du journaliste"16 La volonté affirmée par les multinationales d’assurer le minimum de dommages aux populations aurait peut être pu se manifester par l’adoption du tracé recommandé, dès 1991, par la Banque Mondiale à la compagnie thaïlandaise PTT-EP, qui s’intéressait alors au gisement de Yadana. Malgré des coûts plus importants, l’adoption de ce tracé qui passe au Sud, par Point Victoria, avant de remonter au Nord en Thaïlande, aurait permis d’éviter la zone de conflit entre les forces du SLORC et les minorités.

 Quant au travail forcé, son utilisation semble être pratique courante au Myanmar. Il n’est pas besoin de se référer aux multiples rapports publiés par les Organisations internationales, les ONG ou les Etats, car les déclarations des dirigeants birmans sont suffisamment éclairantes. Lors de la 49e session de l'Assemblée Générale des Nations Unies de novembre 1994, U Win Mra, représentant de la Délégation générale de l'Union du Myanmar déclarait "Le travail volontaire est une tradition profondément enracinée dans la culture du Myanmar (...). Dans mon pays le travail volontaire pour le bien de tous n'est pas considéré comme du travail forcé, ce n'est pas une violation des Droits de l'Homme".

Malgré leurs dénégations constamment réitérées, les membres du consortium ont parfois laissé échapper quelques informations sur le sujet. Ainsi, alors que le rapport 2003 d’Unocal affirme qu’ " il est absolument contraire aux principes et aux pratiques d’Unocal d’utiliser le travail forcé sur un projet. Cette douloureuse allégation est une insulte aux milliers d’employés honorables et durs à la tache d’Unocal et de Total, l’opérateur du projet "17, John Imle, Président d’Unocal, aurait déclaré en janvier 1995 lors d’un entretien avec les opposants au gazoduc " si vous menacez le gazoduc il y aura plus de militaires. Si le travail forcé va de pair avec les militaires, oui, il y aura plus de travail forcé ; à chaque menace contre le gazoduc il y aura une réaction "18. Certaines failles apparaissent aussi dans le discours officiel de Total. Ainsi, dans le rapport sociétal et environnemental 2002 il est écrit que " le Groupe a manifesté une extrême vigilance pour empêcher le recours au travail forcé par l’armée qui assurait la sécurité du chantier. Quand, au début des travaux, un certain nombre de cas ont cependant été constatés, le Groupe, refusant de fermer les yeux, les a immédiatement fait cesser et en a dédommagé les victimes "19. Ceci ressemble à une reconnaissance involontaire d’une pratique dont les dirigeants des multinationales avaient jusque là toujours officiellement nié l’existence.

 Pour leur défense, les compagnies pétrolières citent plusieurs missions envoyées dans la région afin de vérifier la véracité des accusations. En 1998, deux experts de la Commission pour la justice et la paix au Bangladesh ont rendu sur le sujet un rapport très favorable aux compagnies pétrolières. Cependant, certains des opposants au projet Yadana affirment que les experts, spécialistes du Bangladesh et non de la Birmanie, auraient été manipulés : leur interprète appartenait à la MOGE ce qui laisse douter de la liberté des témoignages qu’ils ont pu recueillir ; les noms de village visités font penser que la Commission ne s'est pas rendue du côté de la frontière thaïlandaise où ont eu lieu de nombreuses exactions et où se trouvent les camps de réfugiés.20

Les compagnies pétrolières font aussi état d’un important programme de développement socio-économique à destination de 13 villages de la zone du gazoduc. Ce projet, évalué à 6 millions de $ et élaboré en étroite collaboration avec les habitants, a été étendu en 2001 à 23 villages. Dans sa brochure Yadana un développement industriel au Myanmar de juin 2002, Total dresse un bilan positif de cette action avec notamment : construction ou rénovation de 40 écoles et de 7 dispensaires et cliniques ; formation et recrutement d’enseignants, de personnel médical, de fermiers, de vétérinaires ; construction d’infrastructures.21 En mars 1999, la Commission des affaires étrangères s’est rendue sur les lieux et " a visité des écoles construites par Total, des fermes modèles, des centres de santé. Ces installations financées par Total bénéficiaient aux habitants de la zone. Ceux-ci semblaient satisfaits. Toutefois dans les villages de pêcheurs Môns notamment Daminsek, la misère était criante et le sous-développement réel. Les responsables de Total reconnaissaient eux-mêmes que leurs efforts étaient "une goutte d'eau dans la mer""21 Si ces efforts louables ne sont pas contestables, ils ne signifient pas pour autant que des abus n’ont pas eu lieu. La mission s’est d’ailleurs exprimée très clairement sur ce sujet : " La mission juge que le lien entre la présence militaire, les exactions contre les populations et les travaux forcés est avéré. Total ne pouvait l'ignorer "22

 Ces multiples accusation ont donné lieu à des poursuites contre Unocal depuis 1996 et contre Total depuis 2002. Dans un contexte international d’isolement croissant qui ressemble à celui qu’a connu l’Afrique du Sud de l’Apartheid, il est intéressant de se demander quel rôle les actionnaires, acteurs fondamentaux du retrait des multinationales de Pretoria, sont prêts à jouer. Les accusations émanant de la société civile n’ont pas donné lieu à de véritables réactions. La menace de condamnation qui pèse sur les deux pétroliers aura–t-elle plus d’influence ? Quelle serait la réaction des actionnaires en cas de condamnation ? Dans le milieu de la finance responsable le non respect des droits de l’homme dans un pays en développement constitue-t-il un critère prépondérant ?

Autant de questions auxquelles je tenterai de répondre dans la deuxième partie de cet article à paraître dans le prochain numéro de SRIP.

 Si vous êtes gérant d’actifs, engagé dans l’ISR et que vous avez décidé d’inclure ou au contraire d’exclure une des deux compagnies de votre portefeuille vous pouvez me contacter à l’adresse suivante afin de participer au débat en expliquant les raisons de vos décisions.

[email protected]

 

En savoir plus :

 

 

    * Sur les opposants au projet :

 

Rapport d'information n°1859-01 de Mme Marie-Hélène Aubert et MM. Pierre Brana et Roland Blum déposé par la commission des affaires étrangères sur le rôle des compagnies pétrolières dans la politique internationale et son impact social et environnemental : http://www.assemblee-nat.fr/rap-info/i1859-01.asp

 

 Le compte rendu des auditions : http://www.assemblee-nationale.fr/rap-info/i1859-02.asp

 

Le rapport de la FIDH, La Birmanie, TOTAL et les droits de l’Homme : dissection d’un chantier, paru en octobre 1996 : http://www.fidh.org/rapports/total.htm

 

Le site d’Action Birmanie, association belge attachée à la reconnaissance des droits démocratiques de la population birmane opprimée par la dictature :

http://www.birmanie.net/birma/01_actions_birmanie.html

 

Le site du NCGUB : http://www.ncgub.net/

 

     * Sur la communication officielle des compagnies pétrolières

 

Le site d’Unocal consacré au projet Yadana : http://www.unocal.com/myanmar/index.htm

 
La brochure d’Unocal Progress and prosperity along the pipeline rout, 2003

http://www.unocal.com/myanmar/report03.htm

La brochure de Total, Yadana un développement industriel au Myanmar de juin 2002 :

http://www.total.com/ho/fr/library/finance/pdf/da/2002/myanmar.pdf

 

Le rapport de la Commission pour la justice et la paix au Bangladesh disponible sur le site d’Unocal : http://www.unocal.com/myanmar/report.htm

L’article de Michel Biricq sur ce sujet  : http://www.birmanie.net/birma/ab112_bengladesh150200.html

 
Copyright © Terra Nova et sri-in-progress.com, 2003, droits de reproduction et de diffusion réservés pour tous pays.

 

1 Si l’on excepte un intermède démocratique entre 1960 et 1962.

2 Le consortium est aujourd’hui composé de Total (31,24% des parts), d’Unocal (28,26%), de la compagnie Thaïlandaise PTT-EP (25,5%) et de la MOGE (15%).

3 Rapport d'information n°1859-01, page 88.

4 Rapport d'information n°1859, compte rendu des audition.

5 Déclaration du NCGUB, 17.05.1994.

6 sur une production totale de 650 millions de pieds cubes/jour, 525 millions de pieds cubes/jour sont destinés à la Thaïlande et 125 millions de pieds cubes/jour au marché birman.

7 Rapport d'information n°1859-01, page 105.

8 Progress and prosperity along the pipeline rout, page 20. Le prêt aurait été accordé par le groupe japonais MITSUI.

9 Rapport d'information n°1859-01, page 95.

10 Rapport d'information n°1859-01, page 85.

11 Rapport d'information n°1859-01, page 96.

12 Y. Yokota, Situation des droits de l'homme au Myanmar, E/CN.4/1995/6.

13 Rapport d'information n°1859-01, page 87.

14 Rapport de la FIDH, partie IV paragraphe A.

15 Progress and prosperity along the pipeline rout, page 19.

16 Rapport de la FIDH, partie IV paragraphe B.

17 Progress and prosperity along the pipeline rout, page 19.

18 Cité par le Bangkok Post du 29 mars 1995.

19 Notre énergie en partage, rapport sociétal et environnemental 2002 de Total, page 88.

20 Cf article de Michel Diricq disponible sur le site d’action Birmanie.

21 Yadana un développement industriel au Myanmar, page 18.

22 Rapport d'information n°1859-01, page 100.

23 Rapport d'information n°1859-01, page 102.

 

Net Hebdo est une newsletter gratuite éditée par l'association Info Birmanie
Pour vous abonner, il vous suffit d'écrire à l'association: [email protected]

 

Info Birmanie - 9 passage Dagorno - 75020 Paris - 01 44 93 93 57 - [email protected] - www.birmanie.org