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Birmanie, la peur est
une habitude
Interview réalisée pour le Journal de Bord de
l'association Khiasma, partenaire d'Info Birmanie pour le projet
"Birmanie, la peur est une habitude" dont Frederic Debomy est le
responsable.
Nous vous rappelons que le 14 avril a paru le livre “Birmanie, la peur
est une habitude”, du nom du projet commun à Info Birmanie et Khiasma, une
association dont le but est de faire passer des messages politiques via des
évènements culturels. Ce livre, dont la parution ouvre un nouveau cycle de
rencontres autour de la crise birmane, regroupe textes, témoignages et
bandes dessinées d’auteurs.
Vous pouvez vous procurer ce livre auprés
d'Info Birmanie, ou en librairie, au prix de 19 euro.
1) Quand et comment as-tu découvert la situation actuelle de la Birmanie ?
La première fois que j’ai entendu parler de ce qui se passait en Birmanie,
c’était lors de la sortie française du film " Rangoon " de John Boorman.
Ce film a certainement beaucoup contribué à faire connaître ce qui arrivait
à ce pays. C’est néanmoins un film ambigu : le
personnage principal est une américaine et c’est surtout elle qu’on voit,
le second rôle (et premier rôle birman) étant réduit au schéma habituel du
" guide indigène ". Autre remarque, Aung San Suu Kyi,
qu’interprète une actrice, n’apparaît qu’une seule fois :
lorsqu’on la voit s’avancer sans crainte vers les soldats qui, cependant,
la menacent de leurs fusils. Ils l’ont en joue mais ils tremblent
; finalement, un ordre est donné, les soldats baissent leurs armes
et la laissent passer, accompagnée de ses partisans. Ceci est inspiré d’une
anecdote réelle, mais retenir cet événement particulier, et seulement
celui-là, c’est bien sûr présenter Aung San Suu Kyi d’une façon héroïque,
presque désincarnée.
Sans critiquer trop le film de Boorman, dont je ne remets en cause ni les
intentions ni la portée médiatique, et s’agissant du livre, ce sont là des
schémas que nous avons souhaité éviter.
C’est néanmoins la lecture du livre " Birmanie
TOTALitaire " publié par L’Esprit Frappeur qui fut, des années plus
tard, à l’origine du projet.
2) Cette situation est méconnue en France
alors qu’elle implique des intérêts nationaux importants. Comment
expliques-tu ce décalage ?
Qu’il n’y ait pas en France de culture du boycott comme dans les pays
anglo-saxons (je fais ici allusion au boycott possible de TotalFinaElf pour
son action en Birmanie, ou au boycott des tour opérators proposant des
voyages en Birmanie) explique peut-être que certaines situations restent
relativement peu connues, puisque " non relayées ". Quant à la
presse, celle-ci est effectivement restée, je crois, relativement
silencieuse sur le cas Total (cela a un peu changé ces derniers temps avec
le procès engagé en France
contre Total par des plaignants birmans). Par allégeance au pouvoir ? Sans doute faut-il se méfier des théories du
complot. Mais peut-être faut-il garder à l’esprit, aussi, la teneur des
liens entre pouvoirs politique, économique et médiatique (
liens décrits par un journaliste comme Serge Halimi dans son livre
" Les nouveaux chiens de garde "). Comment se fait-il que la
presse, qui n’a cessé d’évoquer Total (l’Erika, AZF), ait si peu mentionné
l’investissement du pétrolier en Birmanie? Peut-être parce que la Birmanie
c’est loin, et qu’il ne s’agit plus de problèmes "
intérieurs " ? C’est pourtant au nom de tous les français que
l’Etat a permis à Total d’investir en Birmanie. Un investissement qui fait
dire à Aung San Suu Kyi que vu de Rangoon , Paris ne
défend pas la démocratie.
3) Pourtant on note que les débats sur la Birmanie à La Maroquinerie ont
fait salle comble ?
C’est parce qu’un débat sur TotalFinaElf attirera toujours un public
important, pour différentes raisons qui ne sont pas toutes en lien avec la
question birmane. Et lorsque nous avons fait un débat sur le tourisme, nous
avons constaté qu’un bon nombre des gens qui étaient venus avaient plus ou
moins la Birmanie pour destination fétiche de leurs vacances. Nous avions
posé la question " Faut-il y aller ou pas ?
" (particulièrement du point de vue du
touriste). Parmi les gens présents dans la salle, certaines personnes
avaient je crois une idée très ferme sur la réponse à apporter à cette
question, correspondant davantage à leur envie de dépaysement qu’à
l’aboutissement d’une réflexion.
4) Comment s’est déroulée la mise sur pied du projet "
Birmanie, la peur est une habitude ", quelles ont été les
différentes étapes de maturation qui ont mené à la forme actuelle de
l’action ?
La rencontre avec Khiasma mais aussi avec Info Birmanie, notre partenaire
sur ce projet, a été la première étape.
Mon ambition initiale était de produire un livre que relaierait une
exposition. Il y avait aussi un projet d’affiche. D’emblée le projet s’est
élargi à la mise en place d’un site Internet, à la réalisation de cartes
postales, à l’organisation de projections publiques accompagnées de débats
(la première sur la situation générale et l’investissement de Total, la
seconde sur la question du tourisme). De manière générale, il y a un gros
travail à faire pour faire connaître ou mieux connaître ce qui se passe en
Birmanie et agir sur cette situation. On pourrait se satisfaire d’avoir
fait un beau livre " sur cette situation
douloureuse ". Tout le monde trouverait ça très "
noble ". Ce serait néanmoins douteux car finalement nous
serions, sinon les seuls, du moins les premiers à
tirer les fruits d’un tel travail. La question abordée ne serait alors plus
que prétexte. Et la démarche douteuse.
Nous essayons de garder à l’esprit ce qui peut être utile (nous souhaitons
que la Birmanie connaisse la démocratie). Par exemple, l’exposition est là
pour donner plus de portée au livre, et nous espérons que l’exposition
elle-même sera porteuse d’autre chose.
5) Lors du débat d’Avril 2002, à la Maroquinerie, autour de la
thématique du tourisme, nous avons été surpris de la teneur des échanges.
Malgré la demande de boycott du gouvernement en exil, beaucoup défendent
l’idée que le touriste peut être un témoin privilégié des atteintes à la
liberté en Birmanie. Suite à ce débat, tu as rassemblé une série de prises
de positions publiées sur le site www.birmanie.org
. Un chapitre du livre enfonce le clou en mettant en relation tourisme et
travail forcé…
Il est utile de préciser que ce sont les démocrates birmans eux-mêmes qui
demandent que les touristes ne se rendent pas dans leur pays avant que la
démocratie n’y soit restaurée. Car ils estiment que le tourisme, loin de
profiter vraiment à la population, participe de ce qui maintient le régime
en place. Quelle relation avons-nous à la notion de démocratie (une réalité
dont nous bénéficions) si nous ne jugeons pas nécessaire de respecter une
demande faite par les représentants élus du peuple birman
?
Ensuite, si je me défie de toute position dogmatique, je n’ai pas rencontré
jusqu’à présent les arguments qui sauraient me convaincre que leur position
est erronée.
Sur cette perpétuelle histoire du témoin, enfin, je reprendrais les
arguments de l’association Transverses (qui œuvre à la promotion d’un
tourisme responsable) : la qualité de témoin exige
" une information préparatoire très documentée, le courage de prendre
des risques et, avant tout un " métier " qui ne s’improvise pas.
En outre, être témoin doit pouvoir s’appuyer sur un réseau d’informateurs
sûrs qui ne se constitue que par un long travail de mise en confiance. Cela
n’est pas compatible avec des activités passagères de vacances. (…) Le mot
grec pour témoin est " marturos ", qui a
donné en français " martyr " : celui qui prend des risques
personnels désintéressés pour son témoignage (…) Pour en finir avec
l’argument du " témoin ", on peut demander : témoin vis-à-vis de
qui ? La qualité de témoin exige que l’on ait à son retour des
interlocuteurs (ou des lecteurs ou des spectateurs), c’est-à-dire que le
témoin a ou se donne un accès à des médias de
quelque nature que ce soit "
Bref, comme le dit un membre du collectif Actions Birmanie, il s’agit d’un
argument à bon compte mais pas plus.
6) Le livre qui paraît le 14 Avril prochain est le résultat de longs
mois de travail. Comment ont été rassemblés les documents qui le constituent ?
Il existe d’abord une importante documentation tant sur papier que sur
Internet. Mais il nous a été possible d’obtenir
par d’autres biais des documentations moins ordinaires. Par exemple, près
d’une centaine de photos du camp de Manerplaw, QG de la résistance armée à
la junte militaire birmane dont la chute remonte à maintenant plusieurs
années. Ces photos m’ont été remises par celui qui les a prises (un
français qui, pour certaines raisons, fréquentait le camp).
Le lien établi avec l’ensemble de ce que j’appellerais le " réseau Birmanie " (c’est à dire l’ensemble
de ceux qui ont pris part à la problématique birmane, en premier lieu
desquels les démocrates birmans en exil et les structures diverses qui
relaient leurs actions) est certainement l’une des forces du projet. Il
permet par exemple de lancer un appel à documentation ou de vérifier,
auprès d’une personne qui travaille auprès des birmans réfugiés au Bangladesh,
certaines informations relatives à ces personnes.
Nous avons eu accès à plus qu’une documentation conventionnelle.
7) Comment les auteurs de bandes dessinées, invités ici à produire des
fictions courtes de 8 pages, ont-ils travaillé ?
Le choix des auteurs s’est fait selon les critères suivants
: nous tenions à ce que les auteurs ne se contentent pas de faire
" œuvre solidaire " mais investissent réellement les thèmes.
Connaître ce dont on parle c’est le minimum, ne serait-ce qu’en termes
d’éthique.
Nous avons sollicité des auteurs qui paraissaient susceptibles de faire
œuvre personnelle à partir d’un tel matériau ; de
tirer la situation à eux, pour renvoyer à elle.
J’ai moi-même déterminé et distribué un certain nombre de thèmes et tenté
de répondre aux besoins et questions des auteurs. Nous leur avons en outre
fourni la documentation necessaire.
8) Ce livre a ainsi une double ambition, un
défi artistique et politique…
Oui. Les bandes dessinées ne sont pas là pour tenter de convaincre de telle
ou telle chose, mais pour tenter de porter une réflexion sur certains
aspects de la situation. Il me paraissait insuffisant de se contenter
d’informer, insuffisant aussi de se contenter d’un travail de bande
dessinée. En caricaturant à gros traits, l’idée présidant à l’articulation
du livre se résumait ainsi : par les témoignages
nous exposons des choses, par les bandes dessinées nous tentons de les
comprendre (en vérité les rôles ne sont pas partagés de manière si
systématique). Les bandes dessinées sont autant de regards différents
portés sur la situation. C’est pour cela qu’il me paraissait pertinent de solliciter
différents auteurs : ce sont autant de
tentatives différentes de comprendre cette situation qui nous est, à bien
des titres, étrangère.
9) C’est une vision assez noire de la Birmanie qui est proposée au
lecteur, bien loin des carnets de voyages remplis de portraits colorés de
" ce peuple docile, accueillant et mystérieux "
Il ne s’agit pas d’un livre sur la Birmanie, mais d’un livre sur la
situation politique de la Birmanie. Celle-ci sans doute peut être qualifiée
de " noire ". Je considère les notions
de paradis perdu, de sagesse millénaire etc. que l’on retrouve tant dans
les brochures d’agences de voyage et ailleurs comme des obscénités.
Beaucoup de gens qui prétendent aimer la Birmanie ne recherchent qu’un
fantasme – on prétend être très attaché à un pays qu’en réalité on ne
cherche même pas à voir. C’est une attitude d’un égoïsme consternant.
10) Dans son texte d’introduction, Nadia
K. Nambo insiste sur les enjeux des bandes dessinées de création dans ce
contexte. Par ce biais, le livre ne cherche-t-il pas également à toucher un
autre public que le milieu militant ou celui des spécialistes
?
C’est évident. L’une des ambitions du projet est de porter cette situation
à la connaissance d’un public élargi. Il y a bien des livres sur le sujet
mais ceux qui les recherchent, qui les lisent, ne sont-ils pas dans la
plupart des cas des gens qui sont déjà informés ?
Les milieux militants notamment connaissent mieux
que le grand public cette problématique.
Sans doute faut-il réinventer les manières de faire pour parvenir à faire
parler de certaines situations. C’est ici une question / un enjeu de
communication / Nous avons ici un enjeu très clair de communication
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