QUAND LE MYANMAR
CULTIVERA-T-IL SON JARDIN ?
Pierre
Léopold
PROLÉGOMENES
Notre propos en publiant à nouveau cet article n'est pas
de remettre encore une fois les litanies simplistes sur le trafic de drogue à la
une, les journalistes, touristes-écrivains et autres spécialistes en herbe s'en
chargent avec beaucoup plus de succès que nous ne saurions le faire. Ce n'est
pas non plus de réécrire l'histoire ou les péripéties du développement dans les
États du nord-est du Myanmar de la culture du pavot à opium, non, car ici aussi
de véritables spécialistes savent mieux que nous citer des douzaines de noms de
groupes rebelles ou officiels, les noms, alias et sobriquets des protagonistes
et, pour certains, peuvent même recréer une chronologie des faits.
Non, notre intention est de faire partager en peu de mots
une vision plus globale, qui mette en perspective le développement de la
culture du pavot dans le développement de l'insatisfaction des peuples du
Myanmar, et l'échec économique d'une gestion centralisée et militarisée des
États peuplés de minorités nationales.
Nous pensons aussi nécessaire de dresser en quelques
chiffres un portrait plus technique de l'importance pour la région de la
culture de l'opium.
Enfin, et pour situer cette publication par rapport à sa
première version, nous y avons apporté quelques modifications de français et
des compléments dans le domaine de la collusion entre le pouvoir et les
trafiquants, un thème qui s'est particulièrement étoffé ses dernières années,
bien qu'il reste très confus. Le texte toutefois n'a pas subit de modification
profonde, il reste celui de 1989, et seules quelques notes bibliographiques
font références à un des nombreux ouvrages publiés en rapport avec notre sujet
depuis 6 ans [1].
SITUATION GÉOPOLITIQUE
"L'aide américaine au gouvernement birman n'a pas
permis de réduire la production d'opium, tout au plus a-t-elle peut-être un peu
freiné l'expansion de cette culture." Le haut diplomate américain n'allait
pas mâcher ses mots ce jeudi d'août 1989 [2]. "Nous n'allons certes pas reprendre notre aide
avant que le Myanmar ait un gouvernement démocratiquement élu, qu'il réforme
ses méthodes, et donne une priorité réelle à la lutte contre la drogue. Nous
n'avons ni ne cherchons aucun contact avec les militaires au pouvoir
actuellement".
Il y a bon nombre de raisons à l'échec de la lutte
anti-drogue au Myanmar, l'un des plus gros, sinon le plus gros des producteurs
d'opium de la fin des années huitante...
Suite à de nombreuses péripéties politiques un
gouvernement militaire à la rhétorique fascisante a pris le pouvoir au Myanmar
le 18 septembre 1988, dans le but de rétablir l'ordre et la loi, mais avec des
conséquences économiques catastrophiques non seulement pour le Myanmar
lui-même, mais pour l'ensemble des pays du monde. Le SLORC [State Law and Order
Restoration Council] reste au pouvoir grâce à un strict contrôle des citoyens,
et une terreur basée sur deux instruments: l'armée qui peut en tout temps agir
là où le pouvoir le juge nécessaire, et une propagande intensive pour faire
croire qu'une situation bien pire serait inéluctable en cas de victoire d'une
opposition civile [3].
L'Union de Myanmar, ainsi nommée selon une loi que
passèrent les autorités de Yangon (Rangoon) pour imposer l'usage d'une nouvelle
translittération du nom birman du pays que nous connaissons sous le nom de
Birmanie [4], s'étend sur environ 676'578 km2 à la limite de l'Inde
et du sud-est asiatique, de l'est de l'Himalaya au golfe de Martaban dans la mer
d'Andaman. Écoutons M. Rihmond Htoo, le Ministre d'État Karenni: "La
Birmanie moderne a été créée le 7 janvier 1948 par la réunion du Dominion de
Birmanie et de l'État Karenni. L'Union est formée actuellement de sept
Divisions à population birmane et de sept États à population d'ethnies
diverses. Les Divisions sont situées dans les plaines de l'Irrawaddy et de la
Sittang, tandis que les États, le long des frontières, ont un relief tourmenté,
principalement recouvert de forêts. Dans les États du nord, Kachin, Shan et
Kayah, la population varie selon l'altitude: un peuple habite le fond des
vallées, un autre les coteaux, tandis que les sommets sont souvent cultivés par
des groupes différents. Bien souvent les langues de ces groupes sont si
éloignées qu'il est nécessaire d'employer une lingua franca pour permettre
d'établir le contact, pour parler commerce. En effet les habitants des villages
de plaine échangent les denrées de la montagne contre celles produites dans les
fonds de vallées, ou même achetées hors de la région, et introduites par des
commerçants" [5].
Le Myanmar comptait 35'307'913 habitants selon le dernier
recensement de 1983, un nombre officiellement divisé entre 34'124'908 personnes
vivant dans les zones sous contrôle du gouvernement et 1'183'005 (3,47%) pour
les régions dont la sécurité n'a pas permis le recensement direct [6]. Car le Myanmar est en proie depuis son indépendance en
1948 à des luttes et des guerres internes continues. Non seulement la majorité
des peuples périphériques ont-ils sécrété des mouvements révolutionnaires
armés, mais l'ethnie Bamar elle-même vit à plusieurs reprise ses représentants
s'entre-déchirer pour des questions politiques.
Le gouvernement du Myanmar reconnaît ne contrôler qu'en partie
le pays. Ainsi en 1983, 830 des 13756 villages n'étaient pas accessibles aux
représentants de l'État central, tandis que 112 autres échappaient en partie à
cette autorité, ce qui correspondait à plus de 10% du territoire national [7]. Ce chiffre est un minimum, puisqu'en 1973 les experts
américains l'estimait à 30% du territoire [8].
C'est dans ce pays complexe que pousse le pavot à opium,
une culture maintenant traditionnelle de certaines régions montagneuses dont le
pouvoir colonial britannique sut faire progresser la production locale à la fin
du XIXe siècle [9].
GÉOGRAPHIQUEMENT IDÉAL
"Le climat des États Shans est très favorable à la culture du pavot"
me rappelait cet été Khun Soon Mong Kha, un dirigeant Shan, qui poursuivait:
"Ce même climat existe du nord de la Thaïlande au sud de l'État Kachin, et
vers l'est au Laos et au Yunnan" [10].
Le pavot à opium ne pousse que dans des conditions de
température, d'humidité et de pluviosité qui se retrouvent à des altitudes de
1000 à 2000 mètres dans les États Shan et le sud de l'État Kachin du Myanmar.
Là les sols semblent être calcaires ou gréseux, avec une dominante calcaire
très favorable à un haut rendement de la culture du pavot.
En matière de communications, le Myanmar oriental possède
aussi quelques atouts: quoi de mieux il y a 90 ans que produire l'opium que le
pouvoir britannique désirait commercialiser dans l'Empire du Milieu aux portes
mêmes de la Chine, à la frontière du Yunnan, dans une région reliée depuis des
siècles par deux route de caravanes avec Tali et Kunming. Actuellement, comme
le rappelait le 13 juillet 1989 l'Ambassadeur américain à Bangkok, M.
O'Donohue: "Malgré une augmentation certaine des exportations par l'ouest
à travers l'Inde et à l'est au travers du Laos, de la Chine, du Cambodge et du
Viet Nam, la majorité de l'héroïne du Triangle d'Or passe toujours par la
Thaïlande" [11]. Force est de constater que bien que les transports
soient difficiles à l'intérieur de la zone de production du pavot, cette région
est située à proximité de voies permettant de drainer la production vers les
lieux de traitement et de consommation.
Pourtant cet ensemble de facteurs ne suffit pas à
expliquer l'actuel boom de la production de drogue dans cette région.
BREF RAPPEL HISTORIQUE
Le gouvernement de Yangon peut avec raison rappeler que "ce sont les
Britanniques qui les premiers à développèrent la production du pavot en
Birmanie" [12]. Pourtant c'est bien après l'indépendance birmane que
cette production a atteint des sommets mettant en péril plus que le pays
producteur lui-même. Les chiffres sont éloquents: de 50 tonnes à la fin de la
seconde guerre mondiale, la production passe à 300 tonnes en 1961, à 500 en
1981, puis à 800 en 1986. Elle atteint, plus exactement on estime qu'elle
atteint 1200 tonnes en 1987, 1500 tonnes en 1988, et serait de plus de 2000
tonnes en 1989 [13]. Dans la région propice à la culture du pavot, soit les
États Shan, Kachin et Kayah, règne une insécurité plus ou moins constante,
entretenue par la politique du gouvernement central.
LE CADRE POLITIQUE: DE MAL EN PIS
La constitution birmane de 1948 créait un cadre idéal
d'Union - et non de Fédération ! - avec des États pour les minorités nationales
les plus importantes. De larges prérogatives étaient attribuées à leurs gouvernements,
qui devaient collaborer au niveau national à l'édification d'un nouveau
Myanmar. Afin de prouver leur bonne volonté, les Bamar, majoritaires dans
toutes les commissions constitutionnelles, étaient allés jusqu'à donner aux
États le droit de sécession après une période de dix ans. Malgré cela, le
pouvoir central, à Yangon, se confondait en grande partie avec celui des
Myanmas de la plaine, et les représentants des États ou régions montagneuses
n'avaient en fait que peu de pouvoirs réels.
Les premiers mécontents furent les Karens et les
communistes. Ces derniers estimaient qu'une indépendance acquise sans lutte
armée ne pouvait être que trompeuse, et décidèrent de prendre les armes contre
les laquais du colonialisme. Quand aux Karens, dont les limites de l'État
n'avaient pu être fixées dans la constitution, un lourd contentieux les
opposaient aux Bamar. Certains de leurs dirigeants étaient si peu confiants aux
sujet des réponses de Yangon à leurs demandes, qu'ils commencèrent dès 1948 la
lutte armée contre le gouvernement central. Ils furent vite rejoints par des
groupes de Karenni, de Pa'o, puis de Kachin. Ces rebellions minoritaires, bien
que mal organisées, connurent de telles victoires que bientôt le Myanmar sembla
ne plus devoir leur échapper, ce qui provoqua l'alliance contre nature entre
les deux groupes politico-militaires ethniquement Bamar, le gouvernement
recevant tout à coup l'aide du Parti Communiste de Birmanie (PCB) et de ses
troupes. Les minorités furent repoussées dans leurs réduits frontaliers et
l'état de guerre civile s'installa pour les décennies à venir.
L'intrusion dans les États Shan des troupes du Kuomintang
chinois n'allait pas faciliter la réconciliations nationale, en particulier en
raison des contacts cordiaux qu'avaient eu certains chefs rebelles avec ces
mêmes troupes chinoises lors de la seconde guerre mondiale.
DES FACTEURS POLITIQUES ENCOURAGENT LA PRODUCTION
Dans les années cinquante, le gouvernement du Myanmar
sous la responsabilité de U Nu, dégénéra assez rapidement vers un
parlementarisme de politiciens professionnels, avec dégradation des rapports
entre l'exécutif et le législatif. Pire, diverses actions autoritaires du
Premier Ministre entamèrent la confiance qu'avaient en lui les minorités Shan
et Kachin, poussant les plus timorés à demander une révision de la
constitution, tandis que d'autres nationalistes prenaient le maquis.
U Nu se retirait une première fois en 1958, laissant
s'installer un gouvernement de salut public, qui devint la première expérience
du pouvoir politique du général commandant en chef Ne Win.
Un bref retour au pouvoir des civils, de 1961 à 1962 fut
marqué par de nouvelles décisions autoritaires du premier ministre U Nu et par
la reprise des luttes politiciennes. La situation politique au Myanmar avait à
nouveau atteint un point de rupture.
En février 1962 le premier ministre U Nu convoqua un
"séminaire sur les nationalités", où les ministres des différents
États auraient pu exprimer leurs idées. Les représentants des ethnies
minoritaires se réunirent à Yangon pour mettre au point une plate-forme commune
de revendications, en insistant sur le fait que la constitution d'union n'ayant
pas résolu la question nationale, il était nécessaire d'apporter sur ce plan de
grandes améliorations, au risque de voir les États utiliser leur droit à la
sécession.
C'en était trop pour l'armée, qui reprit le pouvoir en
mars 1962, cette fois au moyen d'un coup d'état. Ne Win revenait, sauveur de
l'Union, et accessoirement réformateur de l'État et de la société. En effet,
des idées politiques de gauche avaient quelque influence sur le mode de pensée
des généraux et colonels de la nouvelle junte, baptisée conseil
révolutionnaire.
Le 7 mars, un des putschistes, le brigadier Aung Gyi,
expliquait ainsi les raisons du coup: "En Birmanie nous avons des
problèmes économiques, religieux et politiques, mais la question du fédéralisme
est la plus importante raison du coup... Un petit pays comme la Birmanie ne
peut supporter la division. Les États bénéficient de l'autonomie et du droit de
sécession garanti par la constitution, mais si ce dernier devait être exercé,
la petite et jeune Birmanie indépendante sombrerait comme l'ont fait le Laos et
le Viet Nam" [14]. Parmi les premières mesures concrètes, le remplacement
des élites locales, par des représentants de l'ethnie majoritaires ou par des
hommes de confiance, le plus souvent proches de l'armée [15].
Il n'en fallait pas plus pour rejeter une grande partie
des leaders, des chefs minoritaires et de leurs troupes dans le maquis. Les
Karen et les Karenni étaient rejoints par une masse de Shans et de Kachin,
tandis que des groupes de montagnards de petites nationalités s'organisaient
aussi en mouvements de libération.
PRIVATISATION DE LA SÉCURITÉ INTÉRIEURE
Le gouvernement central du Myanmar allait trouver en ces
opposants nationalistes un ennemi coriace, bien implanté et décidé. Les coûts
de la guerre devenus insupportables, l'armée du Myanmar recourut à des
expédients tels que le recrutement de porteurs civils non payés et mal nourris,
la responsabilisation des villages en matière de sécurité, le regroupement de
population, le travail forcé, la privatisation de la fonction de police, voir
l'abandon de facto de la souveraineté étatique sur certains territoires.
On peut analyser ainsi la création en 1963 des Forces
Locales de Sécurité (KKY, Ka Kwe Ye) dont la mission était de maintenir un
certain ordre et dont les revenus devaient être tirés des ressources locales.
Le trafic ou la commercialisation de l'opium était, pour une grande partie des
États Shans, la plus accessible de ces ressources, comme le fait remarquer Chao
Tzang na Yawnghwe, le fils du premier président de l'Union du Myanmar: vers
1963 "il ne s'agissait pas de trafic au sens propre [...], ce commerce se
faisait très ouvertement, assisté par les agents du MIS [Military Intelligence
Service] et le commandant de l'armée birmane à Lashio. L'opium était transporté
par convois de camions de Lashio à Tachilek, sur la frontière thaïe [...] et
l'or ou d'autres marchandises par la même route en sens inverse" [16]. Un homme comme Khun Sa le remarqua très vite, et devint
dès la fin des années soixante le protecteur du trafic d'opium pour la région
dont il avait affermé la sécurité. Il remplaçait avec 4 ou 5 de ses collègues
les trafiquants plus traditionnels et commençait sa reconquête des marchés
tenus par les chinois.
L'opium a cet avantage sur beaucoup d'autres denrées que
sous un faible poids et un volume limité, une grande valeur peut être amassées.
Sa rusticité relative, mais surtout le fait que de petits champs isolés sont
bien adaptés à sa production dans une zone montagneuse recouverte de forêts, en
font une essence adaptée à une région de guérillas. Autres avantages, elle ne
demande pratiquement aucun investissement, sa vente est assurée, et dans
l'entre-saison, elle permet de cultiver à nouveau sur le même champ, par
exemple du maïs, parfois du riz.
La situation de guerre persistante au Myanmar oriental
empêche de passer de la culture de l'opium à toute autre, elle augmente même
les aspects favorables à cette culture.
Deux autres facteurs déterminèrent le développement
spectaculaire de cette plante: tout d'abord le boom dans sa consommation tant
au Myanmar qu'à l'étranger, et ensuite le fait que son trafic engendre
d'extraordinaires plus-values, dont les intermédiaires bénéficient.
LES PRODUCTEURS SOUS LA COUPE DES TRAFIQUANTS
Plus que les producteurs ce sont les trafiquants ou les
intermédiaires qui bénéficient du commerce de l'opium. Les paysans locaux, dont
l'opinion n'a pas fait l'objet d'études précises, n'ont pas grand choix.
Souvent issus de groupes ethniques très minoritaires, ils peuplent les terres
hautes, et, peu organisés, restent sous la coupe des habitants des vallées,
Shan, Kachin ou Chinois. Le gouvernement central ne contrôle pas ces zones, où
résident des groupes armés fluctuants et souvent antagonistes. La lutte pour le
pouvoir, c'est à dire pour le contrôle soit d'un territoire, soit de passages,
génère des coûts que ne peuvent couvrir les seules taxes sur le transit de
marchandises entre le Myanmar et la Thaïlande ou la Chine.
Comme le relève Chao Tzang, le marché noir est entre des
mains étrangères aux États Shans [17]. Une distinction entre mouvements politiques et gangs de
trafiquants n'est pas aisée. Bien qu'il semble simple de caractériser Khun Sa
de trafiquant notoire, rien ne permet de présager de sa future carrière. Le
Parti Communiste de Birmanie, éliminé de son sanctuaire aux frontières de la
Chine par une révolte de ses troupes en mars-avril 1989, avait une attitude
doctrinaire ferme, et n'était venu à la culture de l'opium que contraint par
les pressions économiques résultant de la fermeture des crédits d'armement
chinois. Le SSPP [Shan State Progressive Party] ou le KIO [Kachin Independence
Organization] ont toujours nié encourager la culture de drogue, bien qu'ils
aient admis lever des taxes sur les caravanes en transportant. Les Karenni du
KNPP, Karenni National Progressive Party, affirment n'être impliqués ni dans le
trafic ni dans la production... ce que l'état lamentable de leurs finances
tendrait effectivement à prouver. Les Karen ont une position encore plus ferme:
de multiples lois dans leur zone libérée permettent de condamner à mort les
trafiquants et les consommateurs.
On remarque que les mouvements les moins impliqués sont
ceux qui contrôlent les voies de passage les plus importantes pour le marché
noir, et qui disposent de ce fait de ressources financières indépendantes.
L'observateur attentif note que si le CPB a disparu des États Shan, il continue
d'exister dans le Tenasserim, où quelques poches subsistent grâce à d'autres
revenus [18].
L'histoire des luttes entre groupes politiques et gangs
est fort intéressante, mais n'apporte pas grande lumière sur le problème de
l'opium lui-même. Elle n'est que le reflet de luttes pour le contrôle d'un
marché complexe, politico-agricole, dans un contexte de guerre civile et de
gouvernement militaire [19].
DEVELOPPEMENT DE LA PRODUCTION EN BIRMANIE
Divers mouvements armés tirèrent parti de la faiblesse de
l'économie traditionnelle des communautés montagnardes vivant dans les États
Shan et Kachin. Dans les années cinquante, les troupes du KMT, Kuomintang,
débris exilés des dernières armées nationalistes chinoises à avoir lutté contre
le pouvoir des communistes au Yunnan, recoururent à cette culture pour obtenir
des fonds complémentaires aux dons américains et formosans. Une fois l'objectif
de reconquête du pouvoir en Chine passé au second plan, les généraux chinois
renforcèrent leur pouvoir, en s'imposant comme les seuls fournisseurs des
paysans producteurs. Cette manœuvre était d'autant plus facile que d'importants
appuis politiques et policiers leur était acquis en Thaïlande, où ils
effectuaient la plus grande partie de leurs transactions.
Au début des années soixante les groupes nationalistes
Shan restaient peu impliqués dans la culture ou le trafic d'opium, mais
l'arrivée des KKY allait profondément changer rapport des forces. La lutte pour
le pouvoir s'engagea très vite, avec à terme la quasi disparition des chinois
du KMT, et l'escalade des combats dans tous les États Shan. Désireux de
résister, les groupes originellement politisés accrurent leurs revenus par
l'apport de fonds dérivés de la drogue. Le marché changeait de forme. En 1973,
alors que le gouvernement révolutionnaire central tentait de se donner un peu
de légitimité en consultant le peuple avant la mise en place d'une nouvelle
constitution "socialiste", les trafiquants d'opium prenaient des airs
de nationalistes politisés.
Le développement de la consommation dans le sud-est
asiatique durant la guerre du Viet-Nam permis le développement de nouveaux
réseaux de production, liant d'autres paysans pauvres producteurs avec d'autres
acheteurs ou trafiquants. Certains spécialistes impliquent même des services
secrets, comme Francis W. Belanger, qui écrit en 1989: "Bien que peu de
ces groupes Shans aient encore des relations avec la CIA, un des plus
importants chapitres de l'histoire des trafics d'opium dans les États Shan
concerne une armée Shan dirigée par Khun Sa, qui reçoit encore une aide de la
CIA, soit directement, soit indirectement" [20].
Dès le début des années huitante la situation politique
interne désastreuse du Myanmar, et la détérioration de son économie ont créé
les ferments de l'actuel boom de la production.
LA LUTTE CONTRE LA DROGUE
La guerre contre la drogue doit être livrée au niveau
mondial. En décembre 1988 encore, une convention était signée à Vienne pour
tenter de coordonner les efforts des pays touchés. On y souligne que la lutte
contre les producteurs doit être complétée par des mesures contre la
transformation et le transport, ainsi que par une limitation de la
consommation. Cette nouvelle convention insiste sur le rôle capital des mesures
contre le blanchiment de l'argent sale.
Touché à chacun de ces stades, le Myanmar avait refusé
jusqu'en 1974 toute proposition d'aide. Aucune immiscions dans sa politique
intérieure n'était tolérée. Alors, en raison des ravages de la drogue parmi les
enfants de hauts dirigeants, le gouvernement socialiste édictait une loi
stricte contre la production de drogue, puis acceptait des aides financières
internationales, tout en refusant aux étrangers de travailler sur le terrain.
L'aide était coordonnée par l'UNFDAC [United Nations Fund for Drug Abuse
Control], qui traite avec un comité dépendant du Ministère de l'Intérieur.
L'armée et la police sont les instruments de la politique d'éradication du
gouvernement.
Le Myanmar acceptait l'aide étrangère, mais uniquement
pour mener sa propre politique. Comme le soulignait en 1978 M. Armacost, du
Conseil National de Sécurité des États-Unis: "Les Birmans ne veulent pas
de nos conseils en matière de traitement des minorités. [...] Les Birmans, xénophobes,
insistent pour travailler selon leurs méthodes et ne sont pas prêt à accepter
des observateurs étrangers dans le nord est de la Birmanie, qu'ils soient
Américains ou des Nations Unies."
Plusieurs pays ont contribué à la lutte contre le trafic illicite
de drogue, par exemple la France et la Norvège. Implantée en Thaïlande afin de
jouir de plus de liberté et de plus d'efficacité, la très américaine DEA [Drug
Enforcement Agency], tente de limiter, voir de réduire les trafics de drogue.
Cette institution lourde est parfois critiquée, comme en 1975 devant le Sénat
des États-Unis: "La volonté [de la DEA] de ne pas discuter, ou le refus de
livrer des informations ne peut que créer des doutes et des suspicions entre
l'exécutif et le législatif" [21]. Il semble que cette tendance au secret soit encore de
mise, vis à vis des journalistes, ou, plus grave, à l'encontre des autres
services du gouvernement. Comme le rappelait à Yangon un expert américain,
"Oui, ces gens de la DEA à Bangkok sont assez étranges avec nous ! Bon,
c'est vrai que de temps en temps il y en a un qui se fait descendre, ou sa
femme... ça les a rendu prudents" [22].
Cette prudence est peut-être excessive, car le résultat
connu de toutes les actions de prévention est très faible. On estime qu'en 1987
il a été saisi l'équivalent de 6 tonnes d'opium au Myanmar et de 15 en
Thaïlande, sur une production de 1000 tonnes environ !
Bien entendu, le Myanmar a tout de même pris réellement
part à la lutte anti-drogue. En complément à la loi sur les narcotiques de 1974
[23], le premier juin 1981 le Conseil des Ministres rendait
public un "Ordre concernant les récompenses en accord avec la loi sur les
drogues" qui permet de verser des sommes très importantes aux délateurs [24]. Cet ordre est régulièrement réimprimé dans la presse
officielle.
L'AMALGAME
La lutte sur le lieu de production a été soutenue par les
États-Unis grâce à des dons d'hélicoptères, d'avions et de technologie chimique
par exemple. La doctrine officielle birmane a été rappelée le 4 novembre 1986:
"La destruction des plantations d'opium est la plus simple et la plus
efficace des actions contre l'abus de narcotiques. Mais il apparaît que souvent
les plantations d'opium sont situées dans des zones inaccessibles, fréquentées
par des insurgés destructeurs, qui dépendent de ce trafic pour leur survie. En
même temps que la lutte contre l'abus des drogues, un effort parallèle est
fourni pour liquider les insurgés" [25]. Bon nombre d'observateurs à Yangon font remarquer qu'il
semble que ce dernier point ait, dans l'esprit des autorités, plus de poids que
la lutte anti-drogue, base et raison des programmes d'aide. "La Birmanie a
eu quelques succès dans sa lutte contre la drogue, mais sans rapport avec les
moyens mis en oeuvre... En fait on peut se demander si ces succès ont une
relation de cause à effet avec l'aide internationale, ou s'ils sont de pures
coïncidences !" disait un diplomate occidental [26], tandis qu'un autre ajoutait "Les Birmans ne sont
pas du tout coopératifs. Ils n'ont même pas un semblant de bonne volonté. En
fait, il faut reconnaître que la lutte anti-drogue n'a jamais été d'une
priorité quelconque pour le gouvernement de l'Union de Birmanie" [27].
La lutte contre ces "insurgés" n'a du reste pas
eu plus de succès. Le Front Démocratique National, NDF, union des mouvements
anti-communistes, et, depuis les événements de 1988 l'Alliance Démocratique de
Birmanie, DAB, continuent la lutte armée sur toutes les frontières du pays,
même si ils sont affaiblis par les traités de paix séparés signés par quelques
uns de leurs membres, ou par les victoires militaires obtenues par la Tatmadaw
de l'Union du Myanmar en raison principalement de l'insolence des dirigeants en
place dans le jungle vis à vis de leurs populations, surtout quand celles-ci
désirent exprimer des idées religieuses ou politiques divergentes [28].
VENDEURS OU VENDUS ?
A plusieurs reprises depuis 1972 des groupes Shan ont pris
contact avec la DEA ou le gouvernement américain pour vendre tout ou partie de
leur récolte de drogue. Les USA avaient versé un million de dollars en 1972 aux
"troupes irrégulières chinoises" de Thaïlande en échange de la
destruction de 23 tonnes d'opium. Mais c'était dans le cadre d'un programme
officiel de réhabilitation de ces anciens du Kuomintang. L'argument avancé par
les USA pour ne pas acheter l'opium shan était l'impossibilité de soutenir par
leurs versements en espèce des mouvements armés ouvertement dirigés contre un
gouvernement reconnu.
En 1988 Khun Sa a de nouveau proposé de livrer la part
qu'il contrôle de la production d'opium, mais sans recevoir de réponse
positive. Il vient de répéter son offre sur les écrans du monde entier, grâce à
une de ces interviews télévisées qu'il accorde si complaisamment depuis le
milieu des années '80 [29].
Les analystes américains pensent qu'acheter massivement
la drogue, bien que cela ne coûte pas cher, aurait localement un effet pervers
d'incitation à la production et à l'assistanat, puisque l'argent devrait être
remis aux trafiquants qui contrôlent les voies de transport avec l'étranger.
Dans le cas de Khun Sa, ce serait renforcer sinon asseoir le pouvoir économique
et politique du Tai Revolutionary Council, TRC qu'il dirige, ou du moins lui
permettre de se prétendre internationalement reconnu.
Les Américains refusaient aussi de négocier avec les
communistes du Parti Communiste de Birmanie, PCB, qui contrôlait au début 1989
près de la moitié de la surface cultivée en pavot. Même maintenant que les Wa,
Kokang et Shan ont renversé la direction communiste locale, les États-Unis
s'abstiennent de contacter officiellement les représentants de ces peuples.
"Nous n'avons aucun contact, direct ou indirect, avec ces gens. La seule
chose que nous sachions c'est que le gouvernement de Rangoon les courtise
actuellement. Un "Comité pour le Développement des Régions
Frontières" a été créé le 31 mai 1989, un mois après le coup d'état dans
les zones communistes" [30]. Le journaliste bien connu Louis Boucaud va plus loin:
"L'éclatement du PCB n'a rien changé au trafic de drogue, sinon facilité
des accords entre ex-cadres du PCB et représentants du régime birman. Par
exemple dans le Kokang, l'armée birmane se charge du transport d'une partie de
l'opium et de l'héroïne" [31].
Selon Abel Tweed, vice-ministre Karenni des Affaires
Étrangères, il en est de même au sud du Triangle d'Or: "Khun Sa s'est payé
des protections dans l'armée birmane. Il est bien connu dans les États Shans
qu'il a versé près de 700'000 Kyats au commandement de la zone est ces derniers
mois [32], pour s'assurer une impunité qui favorise son commerce
et ses affaires." Du fait de ces collusions et de l'absence de coopération
réelle, le gouvernement américain a retiré au Myanmar toute son aide, ainsi que
ses privilèges commerciaux. Le Myanmar est donc seul face à sa guerre
intérieure. Comme selon le Général Saw Maung, président de 1988 à 1992 de la
junte au pouvoir, huitante pour cent du budget est réservé aux dépenses militaires,
plus d'un observateur considère comme inévitable que le gouvernement se finance
à nouveau en partie par l'argent de la drogue. Cette thèse a même fait l'objet
d'un livre publié récemment en France. On y décrit le Myanmar comme la première
narco- dictature ou l'État narco-traficant par excellence [33].
DROGUÉS DE L'INTÉRIEUR DU JARDIN
Il existe au Myanmar un nombre important de drogués. S'il
reste quelques petits groupes hérités des temps où la consommation était licite,
et des montagnards fumeurs, le groupe de drogués Myanmar le plus important est
celui des jeunes citadins. Peu satisfaits sans doute de leur cadre de vie, ils
s'adonnent pour quinze kyats par jour à la consommation de drogues indigènes [34].
Le gouvernement du Myanmar ne cache plus qu'il a des
problèmes à résoudre. Bon nombre d'articles sont publiés chaque année sur la
lutte menée par les divers services policiers, médicaux, ou par l'armée. Il est
fait souvent mention de trafiquants arrêtés, ou de bandes de drogués emmenés
dans les 26 centres de traitement [35]. On y rapporte que les 730 lits à dispositions
accueillent de trois à quatre mille drogués par an, ce qui serait suffisant
s'il n'existait que les 47'233 drogués régulièrement inscrits, mais ce chiffre
semble terriblement sous estimé. De grandes campagnes militaires d'éradication [36] sont annoncées périodiquement. Pourtant la lecture de
ces articles officiels laisse songeur: nulle mention de capture de gros bonnets
du commerce illicite et aucune perspective globale de solution, aucune mention
de l'implication de militaires ou de fonctionnaires supérieurs ou d'hommes
politiques.
A lire la presse birmane, on acquiert l'impression que le
problème existe, mais que sa solution ne fait pas partie des mesures
raisonnablement acceptables pour le gouvernement. Il est par exemple assez
symptomatique que le gouvernement ne puisse accepter de limiter la culture du
pavot aux usages licites, ou ne veuille utiliser les drogues saisies pour un
usage médical. De telles réponses fleurent bon la mauvaise conscience [37].
COMBIEN ?
Divers chiffres intéressants ont été publiés ces
dernières années sur la production d'opium au Myanmar, il convient de les
prendre pour ce qu'ils sont: de vagues estimations.
La production d'un champ d'opium varie énormément d'un
lieu à un autre, d'une année à l'autre, elle décroît avec le nombre de récoltes
effectuées. Avec des rendements de 0,6 à 18 kilos d'opium à l'hectare, le
Myanmar devrait produire une moyenne de 13 kilos par hectare. Des études en
Thaïlande montrent que la surface par travailleur agricole varie de 0,24 à 0,37
hectare, sur des champs d'une surface moyenne d'un demi-hectare. Avec une
production estimée en 1988 à 1200 tonnes, il faudrait compter sur 1000
kilomètres carrés cultivés dans les 50'000 du Triangle d'Or, soit 2 % du
territoire [38]. Une population de 300'000 personnes devrait directement
participer aux récoltes. S'il était effectué par caravanes, le trafic serait de
quelques 200 convois de 110 mules ! Comme le soulignait récemment D.L. Westrate
de la DEA: " Les narcotiques voyagent sans encombres des zones de
production aux raffineries et aux points de sortie le long de la frontière
birmane. Depuis le retrait militaire du nord, les drogues circulent sur les routes
principales non contrôlées, par véhicules et en de tels volumes qu'un tonnage
relativement faible est laissé pour le caravanes d'opium" [39]. On pourrait logiquement supposer qu'une telle masse
laisse des traces visibles par satellite, or aucune photo explicite n'a été
encore publiée, ni aucune carte claire de cette production fantomatique [40], c'est dommage !
Au prix de 200 francs suisses le kilo [41], cette masse d'opium représente une valeur de 240
millions de francs à la frontière... Un chiffre qui doit être mis en rapport
avec ceux du commerce extérieur myanma. Officiellement les exportations
atteignent 850 millions et les importations 1100 millions. La valeur de la
drogue est extrêmement grande en comparaison avec les échanges officiels. C'est
sans doute un hasard si elle est de l'ordre du déficit commercial birman une
fois déduit les aides internationales et les prêts.
Il est avéré que certaines personnes utilisent leurs
fonctions officielles pour exporter qui du jade, qui d'autres pierres
précieuses vers l'étranger, ce qui devrait aussi être pris en considération [42]. Un diplomate suisse accrédité à Yangon ne disait-il
pas, parlant de certaines actions de représentants Myanmar: " Il s'agit
d'actes relevant du droit commun, car la Birmanie n'est pas liée par le traité
de Vienne sur le statuts diplomatique. Ceux qui abusent de notre hospitalité ne
méritent pas d'autres qualificatifs que celui de bandits" [43].
A titre indicatif, et pour revenir aux chiffres, relevons
que le chiffre officiel thaï des dépenses de tabac pour 1988 était d'un
milliard de francs suisse, soit près de quatre fois celui de la valeur de la
drogue aux frontières du Myanmar ! [44]
DÉVELOPPEMENTS RÉCENTS
Aux États-Unis, le Président Bush avait lancé en 1989 une
vaste offensive contre la drogue, renforçant les moyens mis à disposition à
tous niveaux. Il mit l'accent sur la réduction de la demande des consommateurs:
un Américain sur dix utilise une drogue illicite au moins une fois par mois !
Presque aucun résultat sur la production. Khun Sa a bien été reconnu coupable
de trafic et placé sous mandat de recherche par la justice yankee, il convie
toujours des personnalités en ses quartiers et donne de temps en temps un petit
défilé militaire ou un petit show culturel.
Au Myanmar, les efforts du gouvernement pour rétablir
l'ordre et organiser des élections démocratiques nécessitent de gros moyens
militaires, qui laissent de vastes étendues libres de tout contrôle, ou, plus
exactement, qui laissent le contrôle de vastes étendues à des groupes ambigus,
comme le TRC du même Khun Sa. Le frein mis à l'aide internationale et le succès
mitigé rencontré par la politique d'ouverture économique du gouvernement
laissent un grand trou dans le budget de l'État. Faut-il voir là la raison du
développement de la culture de la drogue dans des régions qui jusqu'alors
n'avaient pas trop versé dans ce travers ? Rien n'est moins sûr. Il serait par
exemple bien difficile de caractériser la progression importante de la culture
de l'opium dans la région de Pinlong et de Mobye par ces seuls facteurs. Une
autre cause importante, outre le fait qu'un chef militaire local ait
éventuellement quelques fins de mois à boucler, doit plutôt être recherchée
dans la très grande difficulté que rencontrent les indigènes à survivre pendant
une période de restructuration de l'économie, de forte pression fiscale directe
et indirecte, en argent, produits et main d'oeuvre, et dans le simple
développement par les trafiquants de nouvelles relations routières permettant de
faire transporter plus, de plus loin, avec plus de sécurité.
CONCLUSION
Le retour au calme et à la démocratie ne sont pas
suffisants. Les diverses paix séparées signées avec plus de 15 mouvements
anti-gouvernementaux ne peuvent au mieux que servir de point de départ, de base
pour d'autres leviers vers le développement. Il faudra éliminer les
trafiquants, et désactiver leurs répondants à tous les niveaux de l'état. Ces
mesures seront insuffisantes si parallèlement un effort n'est pas fait pour diminuer
la pression des trafiquants sur les paysans de montagne, les producteurs. La
politique de destruction actuelle est absurde, puisqu'elle pousse ces gens à
chercher du secours chez les maîtres de facto, les trafiquants-acheteurs.
La lutte contre la production d'opium au Myanmar passe
par la mise en place d'une économie de substitution. De nouvelles cultures,
viables aux altitudes où pousse le pavot, c'est à dire où vivent
traditionnellement les peuples des montagnes, devront être trouvées. Mais pour
intéresser les paysans dont elles formeront la base du revenu, ces produits
devront être commercialisables, transportables, et stockables.
Le transport des produits de substitution, l'expérience
de la Thaïlande le montre, n'est possible que par la création d'un réseau de
routes convenables. Une des conditions pour le succès d'un tel projet
d'équipement est le retour de la paix civile. La solution myanma de destruction
des insurgés n'a pas prouvé, durant les 47 ans de son application, qu'elle
était raisonnable. Il conviendrait d'en mettre en oeuvre une autre, acceptée
par les peuples indigènes.
L'ampleur du problème impose
de nouvelles solutions, de nouvelles analyses plus créatrices autant de la part
des Myanmar que de celle des pays donateurs. Tous les Shan le répètent avec les
Kachin, Kayah, Chin, Pa'o, Palaung, Hmong, Lahu ... et autres Kayan: seule une
nouvelle conception des rapports en les minorités nationales et le gouvernement
du Myanmar permettra de mettre fin à l'état de guerre. "Il est temps que tous
les intéressés revoient leurs analyses en partant des réalités du terrain"
ne cesse de répéter le fils du premier président de l'Union.
Texte original publié par le
CédoK
Centre d'Études et de Documentation sur le Karenni
Case 54 Bergières
CH 1000 LAUSANNE 22
Suisse / Switzerland
© 1989, 1995, 2002
NOTES
[1] Le premier jet de cet article est paru dans la Feuille Centrale de Zofingue, Oct. 1989, 130e année, n°1, pp 81-95. Il était illustré d'une carte et d'un dessin. Les notes ont été mises à jour pour le Bulletin du CédoK de 1989, n°[9], publié en 1995 seulement.
Ce texte n’a pas été modifié pour sa mise en réseau, effectuée en octobre 2002. Quelques fautes d'orthographes ont toutefois été supprimées. La pagination d'origine n'est pas respectée, puisque la police de caractères a été modifié, et les titres des chapitres mis en relief.
[2] Interview à l'ambassade des États Unis à Yangon avec un responsable consulaire et un fonctionnaire de la lutte anti-drogue.
[3] Lors des élections multi-partites, nous aurons la preuve que les citoyens ne sont pas dupes. Le puissant groupe d'intérêt que forment les militaires et les trafiquants en tous genres ne put se résoudre à laisser le pouvoir aux élus, et imaginèrent divers stratagèmes afin de repousser la remise des rennes de l'État aux représentants que le peuple s'était démocratiquement choisi.
[4] Il s'agit de: Law N°15/89 - The Adaptation of Expression Law - of the SLORC, dated 18 June 1989. Publiée dans FBIS-EAS-89-116, 19 June 1989. Elle est suivie d'une notification donnant une première liste des nouvelles translittérations officielles.
[5] Interview avec le Ministre R. Htoo en octobre 1985, alors qu'il revenait d'un long voyage du Karenni jusque chez les Kachin, puis dans les zones tenues par les communistes du CPB [Communist Party Burma], avec un retour mouvementé en Thaïlande au travers des États Shan orientaux. Si le transit par la République Populaire de Chine n'avait posé aucun problème, et avait pu être effectué en camion sur des routes de bonne qualité, il n'en fût pas de même pour les quelques kilomètres qui séparaient la zone communiste du réseau routier de Lanna. Là se trouvent en effet les troupes de plusieurs groupes proches des trafics de drogue, et souvent opposées aux forces militaires ethniques ou politiques du Myanmar. La délégation du NDF [National Democratic Front], après avoir échappé de multiples fois aux sbires de Yangon et de sa Tatmadaw, fut faite prisonnière par les Thaïs, et ne dut son salut - ne pas être remis aux autorités du Myanmar à la frontière la plus proche - qu'aux interventions de chefs Karen, Mon et Karenni.
[6] Une publication du Ministry of Home and Religious Affairs: Burma 1983 Population Census; 1986, Yangon, Immigration and Manpower Department, p 1/11.
[7] Cette estimation est fondée sur les chiffres officiels en matière de couverture territoriale tirés du recensement de 1983 (Burma, op. cit. p 1/11).
[8] Le même Burma 1983 Population Census donne en outre les résultats suivants dans les volumes spécialisés pour chaque État (Burma, op. cit. 1986/87, p 1/9):
|
|
Surface |
Town ship |
Wards |
Zones de villages |
|||
|
|
|
|
|
nombre total |
recensés |
||
|
|
|
|
|
|
entier |
parties |
rien |
|
Kachin |
89'042 |
18 |
85 |
614 |
404 |
29 |
181 |
|
Kayah |
11'732 |
6 |
27 |
79 |
69 |
2 |
8 |
|
Shan |
155'801 |
52 |
304 |
1'632 |
1'142 |
55 |
435 |
|
|
Population |
|||
|
|
estimée totale |
recensée totale |
dans des zones pas contrôlées |
nombre d'habitants par Km2 |
|
Kachin |
904'794 |
819'774 |
85'020 |
10 |
|
Kayah |
168'429 |
159'661 |
8'768 |
14 |
|
Shan |
3'716'841 |
3'090'339 |
626'502 |
24 |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
[9] On peut lire sur le sujet quelques pages dans le dernier ouvrage de Bertil Lintner: Burma in Revolt, Opium and Insurgency since 1948; 1994, Boulder, Westview Press, Bangkok, White Lotus, 515 p. (pp 49-51). Ce livre possède en outre une très intéressante bibliographie, et des listes de biographies utiles.
[10] Interview faite à Bangkok, en août 1989, lors du rassemblement commémoratif du premier anniversaire des manifestations sanglantes du 8 août 1988 à Yangon. Le soir du 8 août 1989 un long cortège partit des cours de l'école catholique de l'Assumption, proche du célèbre Hôtel Oriental, et vint se terminer devant une ambassade du Myanmar encore plus "absente" qu'à son habitude.
[11] U.S. Ambassador Daniel A. O'Donohue's Speech at the Closing Ceremony of the "Communication Strategies Workshop" of the Asia/Near East Regional Narcotics Education Program, July 13, 1989, Bangkok, Thailand; in: Official Text, July 13, 1989, Bangkok, United States Information Service, p 3.
[12] On trouve souvent ce genre d'affirmations dans la presse officielle. Aye Kyaw contredit cette théorie dans son article Economic Changes in the Shan States, 1886-1940; 1983, Chiang Mai, Payap College, 55 p. Il note que si l'opium existait au Myanmar avant les Anglais, c'est durant la période coloniale qu'il a connu une augmentation de production très importante.
[13] Les estimations
officielles ou journalistiques se trouvent dans une multitude de documents.
Citons trois sources intéressantes seulement.
[14] Texte cité en pages 240-241 par Richard Butwell dans son U Nu of Burma, 1963, Stanford, Stanford University Press, 301 p.
[15] Plus tard le gouvernement révolutionnaire usera du clientélisme que les difficultés économiques ne manquera pas de faire apparaître: tu te rallies ou tu te la coinces. Et comme partout dans le monde un certain nombre de cadres politiques et administratifs du BSPP [Burma Socialist People's Party] seront de ces gens "nés pour le bien public", bamar ou des minorités nationales.
[16] Chao Tzang na Yawnghwe: Comments on Mr. Hauret's Paper "The Shan and General Ne Win", pp 352-359, in: Ronald D. Renard (ed): Anuson Walter Vella; 1986, Chiang Mai, Payap University, 372 p. (p 358).
[17] Dans le texte cité ci-dessus Chao Tzang défend les Saobwa qu'il estime très peu liés au trafics illégaux, contrairement à ce que le texte de Philip Hauret pourrait laisser croire.
[18] Les références dans The New Light of Myanmar au sujet de reddition de soldats isolés ou en groupes issus des maquis communistes, estudiantins ou ethniques sont fréquentes. Un exemple récent dans l'édition du 5 juillet 1995: pvt Soe Win of BCP armed group returned to the legal fold, avec 19 KNU, 7 ABSDF, 2 of Loimaw drug trafficking group (MTA). Dans ce même numéro 79, un long article présente la visite de Khin Nyunt à Loikaw pour régler les dissensions apparues entre les Karenni du KNPP et le gouvernement après la signature en mars 1995 d'un cessez-le-feu.
[19] A ce sujet les deux livres clés sont Lintner: op. cit. et Martin Smith: Burma, Insurgency and the Politics of Ethnicity; 1991, London, Zed Books, 492 p. Le lecteur francophone devra se contenter des livres anciens de Catherine Lamour: Enquête sur une armée secrète; 1975, Paris, Éditions du Seuil, 288 p., et des frères André et Louis Boucaud: Birmanie, sur les traces des seigneurs de la guerre; 1985, Paris, L'Harmattan, 216 p., ou encore des articles souvent très intéressants de ces derniers. Sur la drogue on lira en particulier A. et L. Boucaud: L'opium de la révolution; in: Trente Jours, 1987, n°4, avril, pp 34-38.
[20] Belanger, op. cit. Un livre très documenté porte lui aussi sur le sujet, mais pour le monde entier: Alfred W. McCoy: The Politics of Heroin, CIA Complicity in the Global Drug Trade; 1991, Chicago, Lawrence Hill Books, 634 p. Il s'agit d'une édition révisée et élargie de son très célèbre The Politics of Heroin in Southeast Asia, publiée dès 1972 en plusieurs éditions, dont [1985], Singapore, Harpers & Row, Publishers, 472 p.
[21]
[22] Discussion dans les salons de l'Ambassade des États-Unis à Yangon en août 1989, avec deux représentants officiels du Ministère des Affaires Étrangères.
[24] C'est-à-dire: Order n°2/81 - dated 1 June 1981 - Order concerning rewards made in accordance with the Narcotics Drugs Law, publiée à nouveau in: The Guardian, May 16, 1986, p 4.
[26] Discussion à Bangkok avec un membre chargé des questions du Myanmar dans une ambassade d'un petit État du centre de l'Europe.
[28] A ce sujet l'auteur se rappelle de cette anecdote: un jour, logé au quartier général de Karennis à Huè Aye, il discute avec des représentants Karen du KNU. Comme la conversation prend un tour amical, il leur montre un petit livre contre les adventistes, publié en Thaïlande en karen birmanisé. Les Karens sont très, très intéressés, et demandent de pouvoir le lire pendant la nuit, mais ajoutent: “Il ne faut pas qu'on nous voie, et surtout pas qu'on sache au KNU que nous avons lu cette brochure, car alors on aurait les pires ennuis. Vous savez, ce genre de littérature est complètement interdit par Bo Mya.” Le matin il me rendirent le livre en me remerciant chaleureusement.
[29] Le dernier article que l'auteur connaisse, et il ne fait pas honneur au journal où il a été publié, est de Antoine Godbert: La citadelle assiégée de Khun Sa, in: L'Hebdo, 22 juin 1995, pp 30-32. Aucune étude approfondie critique, pas de note sur les exactions envers les populations civiles des zones mixtes gouvernement - rebelles, pas de remarques sur les travaux forcés exigés par les diverses administrations, l'armée, et les groupes de la rébellion, dommage.
[30] Ce Comité a été formé par la notification gouvernementale n°23/89, datée du 25 mai 1989. FBIS-EAS-89-104, p 40. Elle est complétée le 31 mai par la notification n°24/89, qui donne les noms des membres du "Work Committee", avec Khin Nyunt comme président. Par sa notification N°54/92, le SLORC transformait le Comité en un ministère pour le développement des régions frontières et des races nationales. C'est celui-ci qui publiait Measures Taken for Development of Border Areas and National Races (1989-1992); s.d., [Yangon], Ministry of Border Areas and National Races Development,103 p. L'affirmation des américains m'a été faite à Yangon, dans les salons de l'Ambassade des États-Unis.
[33] Observatoire Géopolitique des Drogues: Le SLORC, une narco-dictature à l'état brut, pp 163-182; in: Dossier noir Birmanie, autour d'une enquête d'Alan Clements; 1994, Paris, Éditions Dagorno, 189 p.
[34] Discussion avec un spécialiste suisse des questions urbaines du Myanmar, ainsi qu'avec divers Myanmar sur place en août 1989.
[35] Tiré par exemple du Myanmar Narcotic Report; 1990, Yangon, The Central Committee for Drug Abuse Control, Min. of Home and Religious Affairs, 165 p. Cette brochure donne un panorama très complet sur les mesures prises au Myanmar pour lutter contre l'usage indigène de la drogue.
[36] On pourrait citer une quantité d'articles de journaux sur les diverses campagnes menées ces dernières années, contentons nous de citer une intéressante publication officielle qui retrace l'évolution de la situation mois après mois: Bulletin on Narcotics, volume III, 1 July to 31 Dec. 1992; 1993, Yangon, The Central Committee for Drug Abuse Control, Min. of Home Affairs, 148 p.
[37] Réponse du vice-président du CCDAC, M. le Ministre des Affaires Étrangères U Ohn Gaw, en réponse à une question de l'Ambassadeur d'Italie G. Bosco, le 3 mars 1995, cité dans: Myanmar achieving success in multi-sectoral approach to drug problem, in: The New Light of Myanmar, 4 March 1995, Vol 2, n°319, pp 1,4.
[38] Les chiffres des différentes sources scientifiques, ethnologiques, militaires et journalistiques sont très dissemblables, parfois même extravagantes. La fourchette précisée dans le texte correspond aux relevés faits dans des sols similaires du nord de la Thaïlande. Des chiffres très précis sont publiés dans F.G.B. Keen: Upland Tenure and Land Use in North Thailand, s.d., Bangkok, s.n., 172 p., en particulier aux pages 36-53.
[39] David. L. Westrate: Burmese Anti-narcotics Efforts Seriously Impaired - Text: Westrate Testimony Before Task Force; in: Official Text, United States Information Service [Bangkok], March 16, 1989, p 2. Un texte similaire plus ancien cite Dominick Dicarlo sur la modernisation des moyens de transport de la drogue: Pavot du Triangle d'or, pivot communiste, in: 24 Heures, 11 mai 1982, p 4 [Lausanne].
[40] Des cartes sommaires des zones contrôlées par les différents groupes en lutte contre le gouvernement central sont disponibles dans les livres de Bertil Lintner, op. cit. et Martin Smith, op. cit.
[41] Il s'agit là d'un prix théorique moyen sur la frontière. Bertil Lintner: Alliances of Convenience; in: Far Eastern Economic Review, April 14, 1983, pp 23-30, cite un prix sur la frontière chinoise de 800 kyats ou 102,5 US $ pour un viss de 1,6 kg. Melinda Liu, op. cit. donne en 1989 un prix de 67 $ la livre pour de la résine d'opium. Au début des années huitante le prix était sensiblement plus élevé. La variation est parfois de 25% en une semaine.
[42] Ces trafics, par exemple entre Yangon et le "représentant" inofficiel de Ne Win en Suisse ont fait un peu jaser entre 1985 et 1989, quand ce Monsieur, honorable résident de la cité de Calvin, avait seul l'autorisation d'ouvrir les valises diplomatiques spécialement marquées à son intention.